Philippe Didion | Notules dominicales de culture domestique

six ans de journal avec envoi hebdomadaire d’un perecquien notoire

Notules dominicales de culture domestique, Philippe Didion. PDF. 272 pages. Les 45 premières pages à feuilleter librement ci-dessus. Téléchargement texte intégral 5,50 euros.

les Notules sur publie.net, quoi et pourquoi

Commençons par nous adresser aux convaincus : voici, mis au point par l’auteur lui-même, une sélection (245 pages et 430 000 signes, quand même) de six ans (2001-2007) de la lettre rituellement reçue chaque dimanche entre 11h50 et 12h00 par les quelques centaines d’abonnés aux Notules dominicales de la culture domestique.

Et un problème Internet : tout est en ligne, il suffit de visiter les archives. C’est aussi l’adresse où on peut s’inscrire pour les recevoir, quitte à recevoir aussi, chaque premier de l’an, la demande solennelle de l’envoyeur : – Vous êtes sûrs, vraiment, de vouloir continuer à les recevoir ?... Et tout aussi rituellement, on confirme. Problème Internet, parce que l’ensemble que constitue ces 6 ans d’écriture doit pouvoir être interrogé, désormais, comme texte. Et dans une ergonomie, feuilletage, recherche, rubriques, qui permette ce qui constitue l’écriture en littérature : la mise en réflexion du langage par rapport à ce qu’il nomme. Et c’est bien ceci dont il faut dire un mot...

S’il s’agissait d’une inscription de la vie quotidienne, cela importerait peu. Internet en est plein. Logique du reflet. C’est de la vieille interrogation du monde par le langage, qu’il est question, et savoir comment on déploie, chacun dans son territoire personnel, cour des Guermantes, Yorknapatowpha, ou tel coin des Vosges avec pharmacie, coiffeurs et collège, plus régulières échappées parisiennes au voisinage de Georges Perec, ce qu’aucun de nous ne saurait justifier : la pulsion opiniâtre que ce soit par l’écriture. Internet alors, ici, un amplificateur, une manière de contrainte supplémentaire avec questionnement en temps réel.

Quand bien même le prisme de cette vie quotidienne, selon les rubriques récurrentes des Notules, n’est pas si banal :
- il s’agit du journal d’un enseignant de français en collège, la vie de l’établissement, les scènes de classe, les notes de service, le rapport à l’inspection, à la hiérarchie, les stages de formation passent ici aux rayons X : en toute liberté, puisque l’institution ne se sait pas ainsi scrutée, scriptée ;
- on est dans un village des Vosges, le mécanicien a fermé, mais on passera chez le notaire, le boucher : surtout, on habite, et pour cause (de mariage), la pharmacie du village, autre marqueur considérable d’époque et de mutations ;
- mais l’homme est aussi un perecquien notoire : et même chargé de la rédaction du bulletin de l’association des amis de Georges Perec, lequel Perec est cité 47 fois dans ces pages – d’une part, l’approche du réel se fait selon le déplacement induit par Georges Perec, voir item suivant, mais l’expéditeur des Notules au moins une fois par mois vient à Paris pour séminaire, incursions bibliothèques (il étudie la Série noire) et quelques expositions ;
- indépendamment de pouvoir, via le texte proposé, être reçu chez Paulette Perec avec l’auteur, on suivra de près quelques polémiques et empoignades d’une petite communauté des plus actives du monde littéraire, Perec oblige ;
- mais, revenant à Epinal, qu’aurions-nous à faire des résultats systématiques de l’équipe de foot locale (on assistera aux matches), s’il ne s’agissait pas d’un compte perecquien ?
- et tenir registre des films qu’on voit, des livres qu’on lit, qu’est-ce que cela enseigne rétrospectivement de la peau du monde ?
- mais, revenant à Epinal et alentour, qu’aurions-nous à faire d’un inventaire de tous les noms d’officines de coiffeurs, s’il ne s’agissait pas d’une tentative d’épuisement à la Perec ?
- mais, revenant à Epinal, comment ne suivrions-nous pas l’auteur dans l’exploration dominicale systématique de tous les monuments aux morts de son département, quand l’outil Perec laisse soudain affronter une part d’histoire ?

Tout cela pour dire que je suis très fier que Philippe Didion ait accepté que ses Notules rejoignent sur publie.net deux ensembles d’écriture pareillement chargés d’une humanité saisie comme on l’aime, en dureté et tendresse, le Désordre de Philippe De Jonckheere (si ces 300 pages de Phil n’avaient pas été téléchargées quelques dizaines de fois, je n’aurais pas proposé à Didion et Beinstingel de nous rejoindre), et donc, d’ici quelques jours, Thierry Beinstingel...

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Philippe Didion | Notules dominicales de culture domestique (extrait)

 

JEUDI.
Promotion. Le Conseil d’Administration accepte ma candidature au poste de responsable du Bulletin de l’Association Georges Perec. (n° 133, 9 novembre 2003)

JEUDI.
Feuilleton. Rappel des épisodes précédents. En mai dernier, je me suis fait voler mon portefeuille à la Bibliothèque des Littératures Policières, sous la pipe de Maigret. Deux mois plus tard, l’objet était retrouvé dans les rayons « policier » de la bibliothèque municipale de Montrouge, sans les papiers d’identité qu’ils contenaient. Aujourd’hui, je reçois un coup de téléphone d’un officier (Fournier ?) de la 3° Division de Police Judiciaire (Saint-Martin ?). On vient de passer les bracelets à un rat de bibliothèque en possession d’une carte d’identité et d’un permis de conduire à mon nom sur lesquels il avait remplacé ma photo par la sienne. On m’avertit que les documents sont désormais sous scellés et qu’il est inutile de compter les réutiliser et on me demande de venir faire une déposition demain à Paris. Impossible, bien sûr. Je me demande ce que ce type a bien pu faire sous mon nom pendant ces six mois où j’ai vécu, à mon insu, une double existence... (n° 134, 16 novembre 2003)

SAMEDI.
Vie parisienne. Séminaire Perec à Jussieu (« Non à l’université – MEDEF », disent les banderoles). Cécile De Bary fait une communication sur « les champs du réalisme » chez l’auteur. Le propos me dépasse un peu, mais la discussion qui suit, où il est beaucoup question du projet Lieux, est intéressante. A l’issue de la séance, conséquence de mon changement de statut, je suis pour la première fois convié à un « after », l’apéritif chez Paulette Perec. Je suis dans mes petits souliers en franchissant le seuil du 13, rue Linné, cela fait des années que je rêve de passer cette porte. Perec occupait un appartement à l’entresol, Paulette habite au cinquième. Habituellement, elle m’effraie plutôt avec son air sévère et son ton un peu brusque mais son accueil chaleureux met fin à mes craintes, même si mon statut d’abstinent m’oblige à refuser toute substance alcoolisée. Ce qui ne m’empêche pas de sortir avec les jambes flageolantes. Même l’annonce de la victoire de l’Angleterre en Coupe du Monde de rugby n’attaque pas mon euphorie. Je me remets avec un panini grec à la feta fétide et reprends le fil de ma vie ordinaire en travaillant l’après-midi à la Bibliothèque des Littératures Policières.
Je métrotte jusqu’aux Champs-Élysées et visite l’exposition Édouard Vuillard au Grand Palais. On est loin ici des expositions de poche du Musée du Luxembourg. Il y a de la matière, de la toile, de quoi s’engorger la rétine, des débuts chez les nabis (je ne sais toujours pas ce qui peut différencier les nabis des fauves, à part les dates) aux portraits mondains de sa fin de carrière. La période la plus intéressante est celle des intérieurs domestiques, avec les figures de la mère et de la sœur omniprésentes. C’est pour elle que je suis venu, et pas seulement pour les toiles : je souhaite vérifier quelque chose concernant les titres des tableaux, quelque chose qui m’avait frappé en lisant les articles consacrés à cette exposition, notamment dans le numéro hors-série des Dossiers de l’Art. Ces tableaux sont connus pour leur côté étouffant, à cause des murs qui semblent absorber les personnages par le mélange des motifs des papiers peints et des vêtements. Cette sensation est accentuée quand on s’éloigne un peu des tableaux : grâce à une perspective complètement détraquée, une sorte de perspective inclinée en contre-plongée souvent, le spectateur est lui-même avalé, entraîné à l’intérieur du cadre. Et, c’est là que je voulais en venir, les titres des tableaux contribuent à cet effacement des figures. Si on voit Mme Vuillard endormie, le tableau s’appelle Le sommeil, Mme Vuillard sur le palier, c’est Le palier, Mme Vuillard tirant un rideau, c’est Le rideau jaune (presque une parodie de l’Olympia de Manet), Mme Vuillard qui se coiffe, c’est La coiffure. Les tableaux représentant Marie, la sœur, s’intitulent Les oreillons, Le placard à linge, ceux qui réunissent les deux femmes s’appellent Sous la lampe, A table, Le déjeuner, L’aiguillée, La conversation, Intérieur à la table à ouvrage, La causette, La chambre blanche, Soirée familiale... Exceptions : Marie penchée sur son ouvrage (tellement penchée qu’on ne voit pas son visage), Marie accoudée au balcon (avec une main qui masque sa figure) et Intérieur, mère et sœur de l’artiste (la seule fois où les mots « mère » et « sœur » sont « prononcés »). Cet anonymat ne s’applique pas aux autres personnages. Ker-Xavier Roussel est peint lisant un journal. La toile est titrée Ker-Xavier Roussel lisant le journal. Je suis sûr que si Vuillard avait peint sa sœur lisant le journal, le tableau se serait appelé La lecture ou Le journal. De même, on a Félix Valloton dans son atelier, Misa et Vallotton à Villeneuve, etc. Je sais que les titres des tableaux sont des choses instables, qui changent parfois au fil du temps, que souvent, ils ne sont même pas le fait de l’artiste. N’empêche : un homme qui, sur les trois passions sentimentales de sa vie, tomba successivement amoureux d’une Lucy (Hessel) et d’une Lucie (Belin) ne pouvait être indifférent à la façon de nommer les êtres et les choses. La sœur et la mère sont niées dans l’image (leurs visages sont souvent réduits à une tache) mais aussi dans le titre, privées de contours et de noms par un artiste qui peint continuellement sa famille pour mieux l’anéantir... Par ailleurs, j’apprends que Vuillard a servi comme peintre officiel des armées dans la région de Gérardmer, où il a séjourné du 3 au 22 février 1917. On ne voit aucun des pastels qu’il a réalisés sur place mais une toile presque expressionniste, L’interrogatoire du prisonnier, prend sa source dans cette expérience vosgienne. (n° 135, 23 novembre 2003)

DIMANCHE.
Vie parisienne (suite). Poursuite de ma Mémoire louvrière. Un des plaisirs de ce travail est qu’il m’oblige à suivre toujours le même parcours, à repasser par les salles déjà visitées. Les tableaux déjà décrits semblent de vimeux complices. Je remarque que certains profitent de mon absence pour se livrer à des facéties : La Vierge du Chancelier Rolin et La Résurrection de Lazare ont ainsi échangé leurs places depuis le mois dernier. Je demande à la préposée si ces changements sont fréquents. Elle me dit que les tableaux ne changent jamais de place, et que d’ailleurs La Vierge et La Résurrection n’ont pas plus bougé que les autres, que je confonds « parce que je vois trop de tableaux ». Pourtant, je suis formel, j’ai mes notes et mes croquis. De plus, un des tableaux a vu son carton de présentation changer : La Résurrection de Lazare est devenue La Résurrection de Lazare avec un couple d’orants et on a ajouté le nom flamand du peintre (Geertgen tot Sint Jants) au nom français qui était seul à figurer précédemment (Gérard de Saint-Jean). Je trouve ça passionnant.
Je dois me consacrer aujourd’hui à la salle 6, aile Richelieu, deuxième étage, où figurent les quatorze portraits qui ornaient le studiolo d’Urbino. J’expédie la chose assez vite, ce n’est pas captivant, je n’ai pas trop la tête au travail. Je décide d’aller voir La Joconde, ou plus exactement, je l’avoue, d’aller voir les gens qui vont voir La Joconde. Riche idée. Déjà, au pied de la Victoire de Samothrace, ça remue pas mal. Mais dans la Grande Galerie, c’est de la folie, c’est Reichshoffen (et il n’est que 10 heures 15). Inutile d’essayer de s’attarder devant tel ou tel tableau, on est emporté comme par un flux. Il y a là au bas mot la moitié de la population du Japon qui défile. La fin de la galerie est d’ailleurs à sens unique, Mona Lisa est située face à une sorte de rond-point européen congestionné où, sur six rangées, chacun essaie de se faire tirer le portrait à côté de celui de la belle. Un jour, j’essaierai d’être le premier, à l’heure où les citoyens du Pays du Soleil Levant ne sont pas encore levés, même s’il me faut courir. J’étudierai le parcours le plus court et je serai, voilà enfin un but trouvé à mon existence, seul face à La Joconde. Mais qui me prendra en photo ? (n° 136, 30 novembre 2003)

MERCREDI.
Figaro. En face de la pharmacie, le magasin du marchand de télé qui n’avait jamais vendu de télé est devenu un salon de coiffure. Il a ouvert lundi. Il s’appelle « N.B. Coiffure ». N.B., ce sont les initiales du merlan. Celui-ci fait preuve d’une certaine audace en employant le mot coiffure dans sa raison sociale. Ça ne se fait plus. De même que les cafés ne s’appellent plus café, les salons de coiffure ne s’appellent plus salon de coiffure, ça fait ringard. On préfère aujourd’hui des enseignes qui jouent plutôt platement avec les mots « hair », « style », « coupe » ou l’apocope « coiff ». Sur Épinal, on a le choix entre « Coiff’elles », « Evolu’tif », « Imagin’Hair », « Golfhair », « Un Hair de Caro » et mon préféré, le délicieux « Jean Rob’Hair ». Il reste de la place pour « Hair O’Nimo » (spécialiste en nattes indiennes), « Style O’Bath » (architecte du cheveu), « Hair Tonte Senna » (coiffure express), « Hair Bivore » « coiffure végétarienne) ou son concurrent féroce « Hamburg’Hair ». Pour saluer cette audace et pour des raisons vicino-commerciales, j’ai pris rendez-vous ce matin. Le magazine qu’on m’offre à feuilleter en attendant mon tour, couvert de photos d’éphèbes en tenue légère ou sans tenue du tout, me fait découvrir un domaine de la presse dont je suis peu familier. On ne reconnaît plus le joyeux capharnaüm du marchand de télé, un artiste local a transformé la place en foire aux croûtes. Je m’en veux un peu de brimer la créativité que je sens poindre au bout des ciseaux du figaro, vu que je ne vais chez le coiffeur que pour ne pas avoir à acheter de peigne, mais l’homme est charmant, m’accueille aimablement, ne se formalise pas de mon art sommaire de la conversation et je me réjouis que son commerce redonne un peu de vie au quartier. (n° 137, 7 décembre 2003)

SAMEDI.
Vie sociale. Nous participons à un raout en campagne. Le garçon de la maison nous offre un récital de tambour. En fait, il a pris sa première leçon de tambour l’après-midi même. Certains disent que le violon est un instrument ingrat. Ceux-là n’ont jamais entendu un tambour débutant. (n° 144, 25 janvier 2004)

DIMANCHE.
TV. The Shield (série américaine de Shawn Ryan, Scott Brazil et James Manos, 2002, saison 2, épisodes 6 & 7, diffusés sur Canal Jimmy le soir même).

VENDREDI.
Politique. Le tribunal de Nanterre déclare Alain Juppé inéligible pour une période de dix ans. Qu’il n’en soit pas trop marri : je n’aurais de toute façon jamais voté pour lui. (n° 145, 1er février 2004)

LUNDI.
Tradition. Je fais des crêpes en compagnie des souvenirs de ma grand-mère Lucie Didion, de sa petite maison et de ses grands jardins rue de la Chandeleur, des courses d’escargots que j’y organisais, de sa voisine Mme Cacheur qu’elle appelait obstinément Mme Gacheur, de la véranda et du mastic aux vitres, de la cave et du garde-manger grillagé, de la télévision où je vis le match d’ouverture de la Coupe du Monde 1970 (Mexique 0- URSS 0), de la radio qui passait « Satisfaction » et « Les copains d’abord » en 1965, de mon bras et de sa jambe cassés, elle en tombant de son poirier, moi d’une fenêtre, du café de la Chandeleur qui n’est plus qu’un élément de mes Bars clos, du jour où elle m’a récupéré sur le toit, du chemin de l’Égalité qui menait de chez elle à chez mes cousines, des deux jours de permission exceptionnelle que j’obtins, militaire, pour assister à son enterrement et à celui de ma cousine B. assassinée juste avant ou juste après, de la pâte à crêpes, nous y revoilà, qu’elle utilisait comme colle à papier peint. (n° 146, 8 février 2004)

MARDI.
Vie sociale. Nous croûtons chez les P. Les P. travaillent à la Sécurité Sociale. Ils parlent de leur travail. Leur jeune fils attrape forcément des bribes de leur conversation. Je me demande ce qu’il peut y comprendre. Mon père travaillait à la Sécurité Sociale. Il disait « à la caisse », sous-entendant « Caisse primaire d’Assurances Maladie des Vosges ». Toute mon enfance, j’ai vu mon père partir pour la caisse, revenir de la caisse, recevoir Untel de la caisse, aller à l’enterrement de tel ancien de la caisse, entendu mon père parler de la caisse, de tel service de la caisse (le mystérieux contentieux), râler après Untel de la caisse, j’ai même assisté à plusieurs arbres de Noël de la caisse (pour lesquels on choisissait des cadeaux dans le catalogue de la caisse) sans savoir ce que pouvait être cette fameuse caisse ni surtout ce qu’elle pouvait bien contenir. Je crois que j’imaginais une espèce de comptoir en bois, sorte de parallélépipède renfermant des articles qu’il appartenait à mon père de distribuer, de nettoyer, de ranger peut-être. Plus tard, mon père se mit en tête de changer de place dans la caisse et ça se compliqua encore plus avec des conversations sur des cours de cadres pour la caisse tout aussi obscurs. (n° 147, 15 février 2004)

MERCREDI.
Deuil. Nous nous habillons en pingouins pour suivre les obsèques de B. à la basilique Saint-Maurice. Les premiers enterrements auxquels j’ai assisté étaient ceux, très rapprochés, de ma grand-mère et de ma cousine que j’évoquais récemment. Immédiatement, j’ai dû mettre au point une parade pour éviter d’être submergé par l’émotion dans ces cérémonies où les larmes sont vite contagieuses. Je passais mon temps à essayer de reconstituer dans ma tête des compositions d’équipes de football légendaires (S.A. Spinalien années 70 : Perlato, Janvier, Dominiec, Charron, Remy, Gauthier, Receveur, Sap, Beaudoin, Schwartzwalder, Vérité ; A.S. Saint-Etienne 1976 : Curkovic, Janvion, Lopez, Piazza, Repellini, Bathenay, Larqué, Santini, Patrick et Hervé Revelli, Sarramagna). Par la suite, j’ai assisté à pas mal d’enterrements, enterrements de parents d’élèves, de parents de collègues, de parents d’amis, d’amis eux-mêmes (S.S., accident de voiture, D.D., noyade, P., match de tennis fatal, T., autre type de noyade...) et j’ai fini par me blinder. Ce n’est que lors des obsèques de F. et M., retrouvés pendus il y a 8 ans et 4 jours dans la petite maison que nous avions partagée, que j’ai dû trouver d’autres subterfuges. Le chagrin, auquel se joignait le sentiment de culpabilité, était trop fort pour que les compositions de toutes les équipes de France et de Navarre puissent le vaincre, même le XV de France du Grand Chelem 1977 (Aguirre, Bertranne, Harize, Sangali, Averous, Romeu, Fouroux, Skrela, Bastiat, Rives, Palmié, Imbernon, Paparemborde, Paco, Cholley) s’avérait inopérant. J’avais tenté de bâtir des inventaires alphabétiques d’objets sacerdotaux (autel, burettes, calice...) ou d’éléments se rapportant à la mort (asticots, boîte à dominos, cercueil...) sans grand succès, et je me retrouve aujourd’hui à essayer de m’emplir l’esprit de ces mêmes litanies, satisfait de constater, mais faut-il l’être, que je ne pleure plus aux enterrements. Je ne pleure plus qu’au cinéma ou, mais c’est très rare, quand j’écris certaines notules. (n° 149, 29 février 2004)

MERCREDI.
Ubu by bus. Je prends le bus devant la gare pour retourner at home. Depuis quelques semaines, la vénérable Société de Transports Automobiles des Hautes Vosges, qui assurait entre autres les déplacements urbains de l’agglomération spinalienne, a cédé la main à une nouvelle société, la Connex. Rien que le changement d’appellation, l’apocope à la fois cassante et sifflante qui fleure bon son vingt-et-unième siècle prouve qu’on a changé de monde. Cependant, les bus sont toujours d’un confort aussi capiteux, les chauffeurs aussi aimables et le système est resté le même : soit on achète une carte de 10 voyages dans un bureau de tabac, soit on achète un billet à l’unité auprès du conducteur. C’est ce que s’apprête à faire la dame qui monte devant moi. Problème : le chauffeur n’a plus de tickets. Qu’à cela ne tienne, dit la dame, je ne tapisse pas mon salon avec, voici mes soixante-dix centimes, merci beaucoup, je vais m’asseoir. Le chauffeur : « Désolé, je ne peux pas vous accepter à bord sans ticket, vous n’avez qu’à attendre le prochain. » Ce qu’elle ferait peut-être encore à cette heure si je n’avais proposé (après tout, j’ai fréquenté le catéchisme) à la dame de me donner ses sous et au chauffeur de prendre deux voyages sur ma carte.

SAMEDI.
Morphée. Je dors peu. Ce n’est pas un motif de satisfaction, je n’ai pas dit « je me contente » ni encore moins « je me satisfais de peu de sommeil » mais je dors peu, c’est comme ça. Ce n’est pas non plus une source de confort, je n’ai pas dit « j’ai besoin de peu de sommeil ». J’ai besoin d’autant de sommeil que tout le monde mais je dors peu. Heureusement, je dors bien. Je me couche tard, m’endors instantanément (« Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire « Je m’endors ») et me réveille très tôt. J’ouvre un oeil, dix secondes après je suis debout, trois minutes plus tard je suis à mon bureau en attendant que le café passe. Cette situation m’oblige à vivre dans un déficit constant et à utiliser tout moment et tout lieu disponible dans la journée pour partir à la recherche du sommeil manquant. Là, j’ai de la chance, je possède la capacité de m’endormir presque instantanément où et quand je veux. En train, en bus, en voiture, à la bibliothèque, au cinéma, au travail et même parfois au lit, je n’ai qu’à me dire « je dors » pour m’endormir. Je dors peu, donc, sauf trois ou quatre nuits dans l’année, trois ou quatre matins où je me réveille à la même heure que d’habitude et où, miracle, je parviens à me rendormir, une fois, deux fois, trois fois, dans un état de béatitude complet. Cela se passe en général en vacances (mais uniquement la première nuit, après c’est fichu, ça ne marche plus) ou ici, dans cet hôtel où j’ai passé les meilleures nuits de ces dernières années. Ce matin, j’en tiens une : j’ai réussi à me rendormir jusqu’à 7 heures passées, c’est la première des trois ou quatre nuits de l’année, je jubile. (n° 151, 14 mars 2004)

DIMANCHE.
TV-Radio. Soirée électorale (France 2, France 3, France Culture, France Info). Les soirées électorales sont, avec les retransmissions sportives, les seuls programmes télévisés que je suis encore en direct. J’aime bien la politique. J’ai un passé très lointain et très bref de militant, d’adhérent plutôt, j’ai des convictions, auxquelles je n’hésite pas d’ailleurs à tordre le cou dès que ça m’arrange. J’aime bien ce qui, le plus souvent, énerve pas mal de monde : les petites phrases, les costumes de Jack Lang, les permanentes de Michèle Alliot-Marie, les reporters de France 3 incapables d’écorcher moins d’un nom sur deux, les reportages aux Q.G. de campagne avec ces militants qui traînent les pieds en désespérant de voir s’ouvrir le buffet et qui, s’apercevant qu’ils sont dans le champ d’une caméra, prennent soudain un air profond et affairé pour consulter un papier qu’ils tirent de leur poche et qui doit être la liste des commissions qu’ils ont oublié de faire, j’aime les euphémismes (Sarkozy : « La majorité connaît un léger tassement ») et le parler vrai (Jean-Pierre Masseret, tête de liste socialiste en Lorraine à Jean-Jacques Aillagon : « Le fait est que vous avez ramassé une belle veste »), j’aime les analyses des politologues qui, trente seconde après les premiers résultats partiels, dressent le portrait du pays pour les quinze années à venir, j’aime les débats, les « Ne m’interrompez pas, je vous ai laissé parler », les « Soyons sérieux », les « Plutôt que de défaite, je crois qu’il faut parler de », j’aime les camemberts et les fourchettes, les estimations, les projections et les simulations, j’aime l’application politiquement correcte, c’est le cas de le dire, avec laquelle les candidats adressent leurs remerciements aux électrices et aux électeurs, aux Françaises et aux Français, aux Lorraines et aux Lorrains, aux Rhône-alpines et aux Rhône-alpins, aux Corses et aux Corses. (n° 153, 28 mars 2004)

DIMANCHE.
Pancrace. Deux fois par an un camion fait le ramassage de ce qu’on appelle les objets encombrants. Deux fois par an, on transporte sur le trottoir les vieux présentoirs de la pharmacie, les appareils hors d’usage et autres rossignols. Dès que la marchandise est déposée, les charognards arrivent. Des individus sillonnent les rues de la ville au volant de véhicules qu’on ne voit pas dans les pages de L’Auto Journal et récupèrent ce qu’ils estiment récupérable, prouvant que la notion de récupération ou d’utilité est une frontière très floue. Ce soir, deux belles brutes en viennent aux mains sous nos fenêtres, peut-être pour le gain du distributeur de préservatifs usagé dont nous voulons nous débarrasser, à moins que ce soit pour les beaux yeux de la goton qui les accompagne et qui hurle comme un goret pour séparer les assaillants, les deux objets de leur convoitise et de leur concupiscence étant peut-être liés. La rixe se déroulant au milieu de la rue, la police vient embarquer les belligérants avant qu’ils ne se fassent écraser par un troisième amateur de ferraille, de caoutchouc ou de chair plus ou moins fraîche. (n° 154, 4 avril 2004)


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