Armand Dupuy | dehors / hors de / horde

écrire dans et avec la prison

dehors / hors de / horde, Armand Dupuy. PDF écran et eBook (Sony/iPhone) 87 pages, avec 5 peintures et dessins originaux de Winfried Veit. Les premières pages à feuilleter librement ci-dessus. Téléchargement texte intégral 5,50 euros.

Armand Dupuy | dehors / hors de / horde

Qu’est-ce qui nous affecte si profondément lorsqu’on vient travailler en prison ? Ce n’est pas le lieu ici de démêler. La remise en question par le territoire clos, par la contrainte de temps fermé, est démultipliée évidemment par la rencontre des êtres qui sont devant vous pour ce travail, qui ont été placés là en votre nom, parce qu’au nom collectif d’un système de régulation de société par soi-même accepté en venant.

On tient à distance tout cela, justement parce qu’il s’agit de travail. Respect dans le face à face. Et ce qui a amené ici celle ou celui qui vous fait face, on n’a pas à le savoir. Malaise où j’ai été, un hiver à Tours, quand le lieu concédé pour l’atelier c’était la salle d’anthropométrie, avec un fichier bristol de chacun des détenus incluant rappel de l’affaire : jamais su si on nous le laissait sur la table exprès, par provocation (on nous enfermait avec les participants, plus de contact avec le couloir et les surveillants pendant 3 heures). Mais la frontière, qu’eux ont franchie, sinon ils ne seraient pas là (pour simplifier, parce qu’il y a aussi en détention ceux qu’on y fait attendre une décision d’expulsion, et, en septembre dernier, quand on m’a proposé d’intervenir à la Santé auprès de ceux-là, j’ai refusé parce que je ne voyais pas comment le faire sans cautionner le système qui les expulse), cette frontière évidemment on la porte intérieurement, et c’est elle aussi qui est convoquée dans l’échange. On est des pros, on essaye, on garde pour soi et en soi ce qui surgit – et qui travaille dans les rêves en permanence – de honte, culpabilité, violence, transgression de tout ordre. Vivre ensemble, c’est contenir ce qui, lorsque ça emporte, confine immédiatement à l’abject. Mais voilà, ça emporte : il n’y aurait pas Dostoievski sinon. Il n’y aurait pas cet envahissement à la télévision ou dans la littérature dite noire sans cette bascule jamais loin de la complaisance.

Et ce n’est pas ainsi qu’il faudrait aborder le texte d’Armand Dupuy, qui ne fait pas de ces questions-là son centre, et qui ne se résout pas à ces questions.

Mais c’est aussi une interrogation permanente, qui déborde ceux qui sont venus là inscrire un livre. En dix ans, et en y incluant le mien, Prison (et les réflexions qui vont avec), le Bruit des trousseaux de Philippe Claudel, qui a fait son chemin depuis, mais cette proximité de masque c’est là qu’il l’a trouvée, Fragmentation d’un lieu commun de Jane Sautière (et là, l’entreprise est proche de celle d’Armand Dupuy, ne serait-ce que par le lieu), La Grande Maison de Michèle Sales, ce n’est pas exhaustif.

Mais pour ces trois-là, la question posée l’est évidemment d’abord au langage. En tant que lieu même de la communauté, et lieu du travail de cette communauté, là où elle doit se reconquérir dans la fissure. Et lieu évidemment du travail sur soi-même, sur cette frontière qui surgit alors que dans le bruit ordinaire on ne la perçoit pas. Hors une brève incursion au centre de détention de Muret, en juin dernier, je n’ai pas retravaillé en prison depuis 2002 : je ne saurais pas en faire une permanence. Mais ce qui s’extrait, là, de soi-même, est une bascule décisive, chacun de ceux qui ont fait cette expérience le savent.

Dans mon propre Prison, c’étaient des phrases séparées que j’interrogeais : ces phrases, je les reprenais, isolées, mais vibrantes, du travail commun d’atelier d’écriture. Le reste n’était compte rendu d’atelier, compte rendu d’expérience, il était d’aller narrativement, par la fiction, les personnages, au bout de ce que recelaient ses phrases. Ma seule erreur ayant été probablement de négliger qu’en ce cas la fiction s’impose en avant de la réalité, au même lieu, et la remplace.

Ce sont aussi des éléments de phrases séparés, dans le texte en italiques, une sorte de rémanence orale, qu’interroge Armand Dupuy. Et on l’interroge avec sa propre expérience, les images immédiatement présentes sous les yeux, comme les images intérieures qui surgissent. Une danse de langue, mais trouée par ce qu’induit la réalité arrière de la phrase. On sait, pour ceux qui passent 22 heures sur 24 dans 3 mètres sur 2, la tension mentale qui résulte, et comment c’est elle qui est en jeu dans l’échange.

Armand Dupuy n’intervenait pas en artiste, mais pour enseigner les mathématiques et le français. Ce texte ne témoigne pas. Ce texte est le travail sur soi, le travail après. Sauf qu’il est partout lesté de la transgression, qu’elle organise même l’éclatement de la syntaxe, sa disposition, la théâtralisation de ces fragments d’oralité.

A nouveau, la publication Internet, sa souplesse, et le fait de ne pas savoir à quels visiteurs ces mots désormais sont confiés, prend une étrange résonance.

On se reportera pour plus au blog qu’entre nous on nomme Tessons, chroniques, lectures et autres interventions d’Armand Dupuy. Il est notamment à l’origine, avec Marie-Thérèse Peyrin, de ce récent hommage : Attentivement, Charles Juliet.

On y trouvera aussi, dans Tessons ce diaporama sur la destruction d’un hôpital. La vieille prison Saint-Joseph, de Lyon, qui est le lieu de ce texte, va bientôt être transférée. Sur un de ses murs, à l’intérieur, une fresque de Winfried Veit. Elle ne sera pas protégée ni sauvée, la voici reproduite :

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Winfried Veit | Fresque à la prison St Joseph (Lyon)

C’est la raison symbolique et amicale, en tête du texte d’Armand Dupuy, d’une peinture de Winfried Veit [1] (voir "feuilletoir" ci-dessus, reproduit avec son aimable autorisation). Winfried Veit a aussi proposé cinq dessins noir et blancs originaux, qui sont intégrés au PDF principal, et dont trois sont reproduits ci-dessous.

Je ne sais pas si on peut fabriquer des best-sellers sur Internet, le mot n’a pas de sens : mais j’aimerais vraiment rendre à Armand Dupuy sa confiance. Lisez ce texte, pas seulement feuilleter, jusqu’au bout.

FB


trois des dessins originaux de Winfried Veit pour dehors / hors de / horde


[1] Winfried Veit est né en 1945. Diplômé des Ecoles des Beaux-Arts de Karlsruhe et de Paris. Enseigne les arts-plastiques en Suisse. S’installe en France dans la région lyonnaise. Séjour aux Etats-Unis où il réalise sa première grande exposition personnelle. De retour en France, il y expose régulièrement ainsi qu’en Italie, en Allemagne et en Pologne. Depuis 1993, vit et travaille à Saint-Julien-Molin-Molette (Loire).


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