et autres toponymes
Chez Bonclou, et autres toponymes, .
PDF écran, 136 pages. PDF eBook.
ISBN 978-2-8145-0106-5.
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Bertrand Redonnet, par François Bon
Je suis d’ouest, et le rapport à l’identité, pour chacun, n’est jamais complètement dissociable du rapport au territoire : quand bien même l’urbanisme, ou – dans mon coin de Vendée – le massacre du littoral pour la rentabilité à court terme du tourisme de masse, ou les rocades et leurs hypermarchés, ou simplement l’exode qui nous a fait rejoindre les grandes villes, ont plus considérablement modifié ce rapport au territoire que ne l’avaient fait dix générations avant nous.
Dans les noms, il y a donc cette épaisseur du temps. Les lecteurs de A la Recherche du temps perdu se souviennent des échanges sur le nom de Balbec, et les explications de Brichot lecteur de ce livre d’étymologie des toponymes proposé par un curé de village...
Bertrand Redonnet est d’ouest aussi, mais vit en Pologne. Comme s’il lui avait fallu l’écart pour revenir sur les lieux en partage, ces noms dont nous sommes collectivement dépositaires.
Ils sont évidemment pour moi de lourde charge. Mais c’est un paradigme qui nous dépasse : pour réfléchir à ce que le ciel porte d’universel, ou nos chemins sur la vieille terre, il faut régler le grossissement du microscope jusqu’à y retrouver nos hameaux.
Ainsi, dans ce texte, le Port des Gueux dans l’île d’Oléron croise des ossements inconnus découverts en Pologne. Ainsi, Damvix (lire extrait ci-dessous), pays de Gaston Chaissac ou de mes grands-parents maternels, ou la symbolique du loup en Deux-Sèvres comme en Pologne.
Et seule la littérature peut ouvrir les noms propres pour en extorquer ce qui est du temps, ouvrir le présent et ses ombres, et ce qui est de nos chemins, dans autant de doute et d’incertitude sur ce qui nous a mis là et pas à côté...
FB
On furetait. C’était notre complicité de vieux fous.
On pointait surtout sur la carte des environs de Courçon tous les Chirons : ruines, disait Denis, pierres, anciens bords de mer, villas romaines.
Plus rien ne pouvait plus l’arrêter.
Il courait par la campagne saluer la mémoire des hommes.
Je m’appelle Bertrand. Qu’est-ce qu’il y a là-dessous ? Un corbeau illustre, brillant, intelligent, si j’en crois les Germains. Je les en remercie beaucoup mais j’y suis strictement pour rien.
Les Martin n’y sont pour rien non plus : Ils ne sont pas tous des ânes.
En plus, j’aime pas les corbeaux. Quand ils se font humains, je les hais.
Mais un lieu, c’est pas pareil. Le nom d’un lieu, ça cause forcément. Autrement on dirait là, ici, là-bas, ailleurs ou je ne sais quoi encore.
Et justement non. Les noms de lieux ne sont pas des adverbes. Ils ont le verbe trop haut pour ça. Ils se suffissent à eux-mêmes. Le verbe vivant de ceux qui ont signé leur passage.
Quand on lit ce verbe, on se sent moins seul.
La mélancolie de cette lecture, c’est aussi l’ivresse de n’être que de passage. Mais de passage quand même.
Et quelles que fussent mes joies de vivre en exil, la solitude est grande de ne pas être complice avec les mots. De ne pas entendre les images qui dansent derrière cette langue. Une langue qui, selon Davies Norman, aurait dû être transcrite en cyrillique – un signe pour un son – et non en alphabet latin. Ce qui aurait évité cet amoncellement de consonnes, tortures de ma prononciation.
J’ai appris à lire le polonais d’abord sur les panneaux indicateurs de villages silencieux et que la neige fait se taire plus encore. J’ai appris à lire avec des silences.
Je sais pourtant qu’il y a là-dessous des messages codés, dans ce nom que je me fais répéter dix fois et que je demande ce que ça veut dire en vrai. Parce que je sais être là sur une terre massacrée par l’histoire.
Quand on accède à la signification d’un de ces mots, on en connaît les auteurs.
Etranger, je me suis senti dès lors tout proche d’ici, comme quand je lisais là-bas des noms bien de chez nous autres. Le pont de la mémoire des hommes inscrivant leur histoire avec leurs lieux, en slave ou en latin, s’est élevé de lui-même.
C’est ce bout de pont que j’ai voulu écrire.
Un pont qui relie par la poésie les campagnes de Pologne jouxtant la Biélorussie et l’Ukraine aux campagnes où je pris racine, en Poitou-Charentes.
La toponymie poétique, finalement, fait que l’on est nulle part et partout chez soi.
Bertrand Redonnet
Bertrand Redonnet | fragment d’autobiographie
de la nationale 10 et de Google Earth, de Brassens et de la Pologne
(complément au texte présenté ci-dessus)
Je ne m’en suis rendu compte qu’assez longtemps après : la première chose que je fis sitôt installé Google Earth sur mon ordi, c’est d’aller pointer sur le monde enfin à la portée d’un seul regard, un hameau d’une dizaine de maisons pas plus.
Un minuscule hameau dans la Vienne.
Son nom ne figurait même pas, c’est vous dire. A quoi et à qui aurait pu servir un nom pareil ?
Senillé.
Je savais pourtant, moi, ce bois perché sur la colline et sur lequel je zoomais. Je savais cette route à gros gravillons tout neufs qui relie Chaunay à Brux, je reconnaissais ce chemin d’argile et qui mène, à travers la plaine qu’arpentaient des chasseurs sous les feux de septembre, jusqu’à la nationale 10.
La nationale 10 ! La mythique, la grandiose, l’inquiétante, celle qui, devant mes yeux de môme, menait de Paris, ville de tous mes fantasmes, à Madrid, l’inconnue d’un extrême sud mal situé, celle qu’avait ouverte Napoléon allant porter ses armes jusqu’en terre ibérique, celle sur laquelle s’était tué, un peu plus loin, Aux Minières, Marcel Renault le pionnier des autos, celle où à l’aube d’un matin de mai j’allais applaudir les gladiateurs bariolés du Bordeaux-Paris, celle où je venais, par des dimanches après-midi moroses et plus longs que des corbillards, compter les voitures qui passaient et admirer les premières DS, « les grenouilles » , qui filaient sur l’asphalte aussi vite que défilait dans ma tête l’appel de ma vie.
Senillé. Mon hameau. Celui où je suis né un 9 décembre 1950. Certains témoins du non-évènement prétendent le 10, tant et si bien que mes papiers mentionnent tantôt l’une et tantôt l’autre date.
En tous cas c’était la nuit. La nuit de naissance de notre calendrier grégorien de 1582 ; Une nuit où on aurait au moins pu être dans l’exactitude !
Voilà à quoi m’avait servi, à cinquante cinq ans sonnés, mon premier clic sur Google Earth. A retourner chez moi, en moi, pour moi, dans le parfum des culottes courtes, vers les chansons de Dario Moreno que ma mère chantait à tue-tête.
Je n’ai pas eu de père. J’ignore s’il était un chanteur.
Google Earth, ce fut d’abord de la psychanalyse, sitôt après de la géographie et de l’histoire.
Après Senillé, tout a défilé trop vite, comme les premières DS sur le goudron luisant de la nationale 10. Le collège de Couhé-Vérac, le lycée André Theuriet de Civray, deux profs de français-latin hors-pair, Georges l’athée et Cicéron l’érudit. Je leur dois beaucoup.
Puis soudain la frilosité d’exister changée en espoir de vivre, un espoir qui ne s’est jamais avoué vaincu, mai 68, le bonheur d’écrire sa vie sur les murs et d’affronter enfin au grand jour l’autorité, un printemps comme nous n’en revîmes plus et que toujours nous guettons, oui, Pierre Bergounioux. Merci de l’avoir récemment si bien dit. On se sent moins seul.
Senillé ne reviendra plus ni ce printemps-là. Mais ça a existé. Forcément autre chose vient de cette existence et viendra.
Les gens ne marcheront pas toujours tête basse, le discours idiot accroché à un forfait SFR.
Sociologie à Poitiers. Des indigestions de Durkheim et d’Auguste Comte et de la psychologie expérimentale. Le positivisme mêlé à la dissection des batraciens ne donne qu’une envie : Fuir.
Avec d’autres, j’ai fui.
Les Fleuves cependant ne nous ont pas laissé descendre où nous voulions.
Nous étions pourtant souvent ivres. Bien trop souvent.
Nous nous sommes fait Apaches. Des Apaches de la nuit rebelle. Les Apaches finissent toujours dans une réserve.
Un à un, avons connu notre San Carlos.
Un jour, peut-être, j’en parlerai.
Trente ans après, il est encore trop tôt.
Puis nous sommes devenus ce qu’il convient d’appeler des hommes. Chacun de son côté est parti fonder sa Rome.
Longtemps, j’ai jeté l’ancre en Charente-Maritime. Vingt-cinq ans durant, dans le vert et le jaune des marais poitevins. J’y ai connu de grands bonheurs et de lourdes peines.
Comme partout et comme tout homme.
J’y fus d’abord rien du tout, j’y fus rêveur de marais, j’y fus bûcheron, j’y fus vendeur de photos aériennes. Mais la caque sent toujours le hareng : « Survolez la misère de votre vie quotidienne », que je disais aux gens en brandissant leur maison prise d’hélicoptère. Des fois, on ne voyait que des tuiles. Des fois, je donnais le tableau. Quand une famille, visiblement déjà endettée jusqu’au cou, allait encore s’enfoncer pour m’acheter une de ces merdes. Je l’avais perdu, que je disais aux escrocs qui m’employaient. On m’a viré. Mauvais vendeur.
J’y fus aussi, dans ce marais joli, l’ami de Denis Montebello et de bien d’autres. J’y suis resté guitariste et écrivain velléitaire.
J’y fus aussi chargé de communication interne dans une collectivité territoriale. Tout un programme que je n’ai jamais pu réaliser, bien sûr. Un paysan auquel je tentais bien vainement d’expliquer mon métier, avait tout résumé d’un savant coup de trait : Bref, tu t’occupes de tout et d’rin. J’aurais pas mieux dit.
J’ai eu ma première guitare à 12 ans. Une guitare de trois kilos fabriquée par un frère menuisier. Après la troisième case, inutile de vouloir en tirer un son digne d’être entendu. Faire un barré relevait de l’exploit, de la torture artistique.
Je n’ai jamais voyagé sans une guitare. Jamais sans de quoi écrire non plus. J’ai toujours écrit et j’ai toujours chanté. Mon répertoire est à la fois très vaste et très limité. Brassens et moi-même. Du blues pentatonique aussi. Beaucoup de blues. De celui qui vous serre la gorge avec des hammers qu’on dirait qu’ils sont autonomes, loin de vos doigts.
Ce que j’ai écrit n’a vu le jour qu’une fois, enfin deux fois parce qu’il y a eu deux éditions de 1000 exemplaires chacune, 2001 et 2003, un ouvrage consacré à Brassens, aujourd’hui épuisé et paru chez Arthémus, petite maison d’édition du Morbihan victime des largesses du libéralisme et contrainte à refermer ses livres.
Brassens, poète érudit. Un titre que je n’ai pas voulu. Un titre qui fait peur à tout le monde. Je comprends.
Grâce à ce livre, quand même, je fus l’ami d’Emile Miramont, petit bonhomme succulent immortalisé par Brassens sous le sobriquet de Cornes d’Aurochs. Je fus aussi l’ami de René Iskin, premier copain de Brassens à l’interpréter en 1942 dans un baraquement de Basdorf.
Je dis « je fus » car tous les deux sont partis en 2006 sans crier gare…Ils ont plié les voiles. Ils se sont cachés là-bas, les facétieux. De l’autre côté de l’horizon.
Si je dois dire la plus grande satisfaction que m’a donnée ce livre – et il m’en a apporté beaucoup – je dirai cette soirée à Vaison-La-Romaine où, la main posée sur mon épaule, Emile m’a confié : — Il aurait aimé te connaître…
Je me sens remous. Imprévisible. Même pour moi-même.
Invité en 2004 pour la semaine de la francophonie à venir chanter Brassens dans les collèges et Lycées de Biała Podlaska, petite ville de Pologne sur la frontière biélorusse, mon regard a croisé celui d’une jeune polonaise. Un regard de ce noir romantisme des slaves.
Les rencontres amoureuses qui bouleversent votre vie sont toujours des oxymores : On croise par hasard le regard que l’on cherchait.
Parce qu’en amont, la rivière est devenue trop tranquille. Les rivières se calment toujours en approchant de la mer.
Au printemps 2005, j’ai donc quitté ma maison, mon pays, mes amis et ma langue. J’ai mis dans un sac de voyage deux jeans et quelques T.shirt, j’ai agrippé ma guitare, j’ai laissé tombé un boulot qui me tuait chaque jour un peu plus, et j’ai sauté dans un bus, place de la Concorde.
Les avions volent trop haut.
Jusques là où je suis aujourd’hui.
En Pologne de l’est.
Quand je me retourne, c’est toujours vers l’ouest.
Là-bas où le soleil se meurt.
S’endort, je voulais dire.







