« L’essor du mouvement open data induit-il une perturbation de « l’ordre du discours » à l’heure où celui-ci est lui-même perturbé par le storytelling ? Comment comprendre l’essor concomitant et opposé de ces ré-agencement de l’ordre du discours ?
Pierre Mounier directeur adjoint du Centre pour l’édition électronique ouverte et animateur de Homo-Numericus, co-auteur de « L’édition électronique » avec Marin Dacos, tente de comprendre comment ces deux mouvements s’interpénètrent et s’éclairent l’un par l’autre. »
Qu’est-ce qu’un discours ? C’est une certaine manière d’agencer entre eux des faits, des idées, l’expression de sentiments afin de les ordonner, de leur donner une cohérence, de les faire résonner les uns avec les autres, ou encore de susciter chez ceux à qui il s’adresse tel ou tel effet. Les différentes sociétés ont élaboré, au cours de leur histoire, différents types de discours – religieux, politique, philosophique, scientifique, commercial, amoureux, discours particuliers, dotés de leurs propres lois, de leur propre histoire. Mais précisément, sommes-nous arrivés à la fin de cette histoire des ou plus généralement du discours ? C’est ce qu’on pourrait penser à première vue en mesurant l’impact que la révolution numérique semble imposer à ce type particulier de production intellectuelle. Roger Chartier avait annoncé il y a quelques années une « perturbation de l’ordre du discours » par l’internet et les nouveaux supports de lecture numérique mélangeant tout : livres, revues, courriers personnels, journaux et carnets intimes dans le grand entonnoir numérique. À l’heure du Web, faut-il parler d’une disparition de l’ordre du discours ? C’est ce qu’il semblerait tant ce nouveau credo porte l’accent et manifeste une véritable fascination pour ce qui se trouve sous le discours, ce qui en constitue le soubassement et le matériau primaire, sans ordre ni construction, à savoir la « donnée brute ».
Ce changement radical de perspective, on peut le voir à l’oeuvre dans plusieurs domaines ; à commencer par le politique où le mouvement pour l’open data commence à prendre une réelle ampleur. De quoi s’agit-il ? Lancé comme souvent aux États-Unis, le mouvement open data vise à inciter ou contraindre les gouvernements et leurs administrations à rendre publiques les données qu’ils collectent ou produisent dans tous les domaines de leur activité : données de recensement bien sûr, mais aussi qui concernent la criminalité, la santé, l’activité économique etc. L’objectif est double : politique, il s’agit d’obtenir une meilleure transparence et donc un meilleur contrôle des citoyens sur l’activité de leurs gouvernements et sur l’efficacité des politiques publiques qu’ils mettent en oeuvre. Économique dans le contexte de l’« économie de la connaissance », il doit permettre à la société civile de bénéficier d’un véritable gisement d’informations lui permettant de développer de nouveaux services qui bénéficieront à la population. Aux États-Unis, l’administration Obama a voulu montrer l’exemple avec l’initiative data.gov où l’on peut accéder et télécharger de nombreuses bases de données dans tous les domaines. La Grande-Bretagne a lancé son propre programme, bientôt suivie par de nombreux pays. En France, ce ne sont pas tant les administrations centrales qui sont les plus actives dans le domaine que les collectivités locales. Plusieurs grandes villes françaises, dont Paris ont ainsi commencé à ouvrir leurs bases de données au public.
Lancé comme un mouvement volontaire des administrations, l’open data est pourtant en train d’échapper au contrôle des gouvernements. Car une organisation non gouvernementale est soudainement venue perturber ce qui fut présenté comme une modernisation de la gouvernance étatique. Les révélations fracassantes venues deWikileaks ont en effet montré que la transparence des gouvernements pouvait s’exercer à plusieurs niveaux. Plus profondément, Wikileaks agit comme le révélateur du mouvement open data : l’un et l’autre mettent en évidence une tendance à la disqualification du discours politique considéré comme essentiellement mystificateur. On est ici dans une entreprise radicale qui va finalement bien plus loin que ce qu’on pu entreprendre jusqu’ici les théories critiques. Il ne s’agit même plus de déconstruire le discours pour en mettre en évidence le caractère illusoire ou manipulatoire ; il s’agit simplement de le mettre de côté pour s’intéresser aux seules données, ouvertes à tous, permettant à chacun de construire son propre discours sur ces bases.
On pourra objecter que Wikileaks ne relève pas de l’open data à proprement parler car ce qui est mis à disposition par son entremise ne relève pas de la donnée mais du document. L’objection est sans doute valable si l’on raisonne au niveau de l’unité documentaire. Ce serait pourtant manquer l’essentiel de ce qui fait l’intérêt de cette entreprise, dont le mode opératoire ne...