Nuit I.

Je descendais les escaliers en courant. Ils tournaient, assez étroitement, sur eux-mêmes, rendant la manœuvre quelque peu périlleuse. Les marches étaient si serrées, rendant compte par là de l’empilement des existences les unes sur les autres dans des espaces suffocants, qu’il y avait à peine la place, à chaque pas, pour poser le pied et ne pas virevolter dans des entrechoquements de crânes, d’épaules, et d’arêtes vives du béton.

J’imagine facilement la suite. La tête d’abord. Conscience émoussée (sauf de la douleur). Un liquide tiède coule sur mes lèvres et répand un goût douceâtre dans ma bouche. J’aime bien ce goût. Je le connais, il me dégoûte un peu et pourtant je l’aime bien. Pendant le bref espace de temps où j’analyse sa texture, et imagine sa couleur dans ma gorge, mes membres font l’expérience de la résistance matérielle du monde, celle-là même à laquelle se heurtent constamment mes désirs. Mes désirs se sont brisés depuis longtemps, qu’importe alors que mes os en fassent l’expérience ?

Escaliers en vis sans fin s’enfonçant dans l’espace, pénétrant les profondeurs de la terre urbaine. Ils auraient pu être dans une tour, une tour immense pointée jusque dans la brume polluée qui englobe la ville, lui voile les hauteurs étincelantes du ciel, la berce de ses miasmes et de ses particules subtiles, si dangereuses : une fois qu’elles se sont faufilées profondément dans nos poumons, qu’elles y ont trouvé quelque alvéole étroite, elles limitent habilement le temps qui nous est imparti.

Je m’enfonce ainsi dans la ville, mi dégringolant, mi agonisant. C’est une agonie désordonnée de rêves brisées, de chocs avec le réel, de glissements dans le désespoir. L’escalier s’enfonce dans les profondeurs. Je cours et sans doute finirai bien par tomber et par me taire, mais pour le moment j’enfonce la porte d’un coup de pied rageur (il reste toujours cela contre le monde, les coups de rage contre notre impuissance, et notre désespoir) et sors dans l’espace de la ville.

Je suis à moi-même ma propre pierre tombale et m’élance dans le cimetière de tout rêve : votre monde.

Il arrive toujours un moment où il faut sortir. On n’a plus de pain, ou alors il est vraiment trop sec, une lettre attend sur le désordre du bureau, on a bien essayé de la cacher, de la noyer, de l’étouffer dans des strates de livres, un paquet de cigarettes vide, un programme de théâtre auquel on pourrait bien aller si…, et puis aussi de la monnaie, quelques tickets de métro, une fleur séchée d’un amour défunt, qui elle aussi s’entasse là, par désespoir.

Mais il vient un moment où le terrain devient glissant, où le glissement de terrain se produit, l’amoncellement sur la stabilité duquel on comptait encore il y a un instant, pour permettre l’oubli stratégique (poster cette lettre, ne pas la poster, pas aujourd’hui, un peu plus tard, on verra demain, rien ne presse, de toutes façons, les espoirs sont morts), révèle ses faiblesses, glisse, penche, penche dangereusement,

… et tout s’effondre, les piles, les entassements, les possibles, tout cela tombe à terre, dans un fracas de terreur, un bruit sec, claquement, suivi d’autres, je sursaute, instinctivement, me précipite pour tout ramasser avant l’écrasement, pour éviter d’autres dégâts, je ne sais pas, mon cœur tressaute dans ma poitrine, son rythme s’accélère soudainement, il manque un battement, puis un autre, on dirait qu’il s’écrase sur lui-même, en même temps qu’il bondit et me brise les côtes, en un instant je me retrouve à terre, au milieu des objets éparpillés, morceau d’un monde effondré parmi d’autres objets de ce monde, rien de plus, mon cœur bat, trop fort, trop vite, il n’y a qu’à attendre, cela passera, c’est lui ou moi, je m’allonge là où je suis, il se calmera, je reste calme, et il se calmera, encore un raté, il fait mal, encore un mouvement absurde, mais dans l’autre sens, et sans que je sache pourquoi, le calme revient.

Le calme immense revient.

Maintenant j’ai une excuse pour ne pas sortir, je reste allongée, il faut profiter de ces répits. Je dispose même d’une excuse pour ne pas ramasser les dégâts, les débris, les restes, les bribes, les miettes, les trombones, les cendres… je ne ramasse rien. Même pas mes espoirs.

Je reste allongée au soleil. La vie, de nouveau, bat calmement dans mes veines, bat calmement dans mes tempes. Je dispose d’un minuscule répit.

Le problème est que les répits sont toujours de courte durée.

Hume avait une idée sur la question. Il soulevait de vrais problèmes, puis repartait dans le monde, dîner et boire de bons vins du Bordelais. Je l’imagine très bien, ce faisant. Si seules quelques femmes paraissent jolies, la raison en est simplement que la beauté est affaire de comparaison. Imaginons un monde fabuleux et qui paraît accessible pourtant, c’est une expérience de pensée, bien sûr, mais elle n’est pas très difficile à réaliser, et ne demande pas trop de concentration, du moins ce ne sera pas intense, imaginons un monde possible, bien que fort éloigné du nôtre, dans lequel ne se...