Un lecteur est-il un témoin ? Oui et non. Il est d’abord celui qui rachète l’impuissance de l’écrivain à transformer ses mots en actes efficaces pour la raison que, lui, lecteur les éprouve comme tels dans la conviction de sa lecture. Ce mouvement va bien au-delà de l’adhésion puisqu’il incorpore l’écrit et, au moins provisoirement, l’accomplit dans le partage de la pensée. Lire crée donc un présent dont le texte est le support ou le territoire aussi longtemps que dure son parcours, et cependant que le texte se réalise alors dans le corps lisant, c’est au fond la représentation qui s’abolit dans la mesure où est re-pensée la pensée de l’auteur. Cet engagement m’a frappé en reprenant quelques-uns des premiers numéros de LIGNES parce que, franchie la curiosité première, je me suis aperçu que m’avait entièrement occupé une pensée dont le temps écoulé depuis démontrait pourtant l’impuissance à changer la suite des événements en dépit de l’évidente justesse de sa critique.
C’est une expérience troublante que d’être ainsi convaincu par une pensée qui, en s’exerçant à partir d’une actualité désormais désuète, conserve toute sa vitalité si bien que, par la séparation du présent et du passé, le lecteur découvre moins l’échec de la pensée que la confirmation de la dégradation de la réalité. Est-il juste qu’ensuite cette conviction se retourne et s’afflige du fait que la pensée soit demeurée impuissante à influer sur le cours de ce qu’elle avait parfaitement perçu ? La pensée a-t-elle pour rôle de changer le monde ou d’éclairer son état, peut-être désespérément ?
Il est d’ordinaire impensable que, ...