
On était plantés devant l’Arcade avec des copains quand j’ai pris la décision de partir. C’était le jour. On avait les mains dans les poches. On était allés en Ontario avec un copain pour cueillir des fruits mais on n’avait pas trouvé de boulot, on avait dépensé tout notre argent et on était revenus dans le Bas du fleuve. On aurait voulu pousser plus loin, aller dans l’Ouest mais on n’avait plus d’argent alors on est revenus dans le Bas du fleuve. Et maintenant on était plantés là dans le parking devant l’Arcade, les mains dans les poches, et dans le fond de nos poches on roulait des petites boules d’aluminium, dedans c’étaient des grammes de marie. L’année de collège commençait dans quelques jours. Je m’étais inscrit au collège par dépit. Je m’étais inscrit dans le programme d’Arts plastiques. Parce que j’aimais bien dessiner. Et peut-être aussi parce que enfant j’avais rêvé d’être peintre. Mais l’école secondaire m’avait tellement dégoûté d’apprendre que je ne savais plus. Et j’avais surtout choisi les Arts plastiques par dépit. J’aurais aussi bien pu choisir les Arts dramatiques. Quand je reviendrais je choisirais les Arts dramatiques, je m’inscrirais en Arts et lettres profil Théâtre. Je choisissais les Arts et je n’avais aucune raison de choisir les Arts. J’avais choisi le programme d’Arts plastiques parce que j’aimais dessiner dans mes cahiers et dans un an je choisirais le programme de Théâtre parce qu’en cinquième secondaire j’avais eu un cours de théâtre et que ça m’avait fait du bien de crier sur scène. J’étais planté là devant l’Arcade les mains dans les poches et j’avais décidé de partir, j’avais décidé de repartir. Je regrettais de ne pas avoir poussé vers l’Ouest après l’Ontario quitte à me séparer de mon copain. Je ne savais pas ce que je faisais là dans le parking devant l’Arcade de Rimouski, les mains dans les poches, tournant et retournant des grammes de marie enveloppés dans du papier d’aluminium. Je partirais dans l’Ouest. J’avais toujours voulu partir. En Outaouais surtout j’avais rêvé de partir, de fuguer et puis je n’avais pas osé. Maintenant que j’avais purgé mes années d’ennui et d’humiliation, mes années d’école secondaire j’étais libre de partir. Mon père, ma mère ne me décourageaient pas de partir, de repartir. Plus jeunes ils étaient partis eux-mêmes. Ils étaient allés dans l’Ouest. Ils avaient cueilli des pommes. Mon père avait travaillé à la construction du chemin de fer. J’avais dans la tête des récits d’Ouest, les ours grizzly qui rôdent autour du campement, mon père qui gagne sa bière au tir au poignet. Maintenant je voulais pour moi l’aventure de l’Ouest. C’était encore la même histoire. On cherchait à s’émanciper de nos parents en rejouant leur propre émancipation. C’était absurde. On n’avait de révoltes que le rock et la route et la drogue, mais c’étaient déjà les révoltes de nos parents. On était une génération perdue, peut-être même pas une génération. J’étais planté là dans le parking devant l’Arcade et j’étais perdu. J’étais plus perdu que les autres, beaucoup plus perdu parce que mes parents à moi avaient eu leurs révoltes, et le rock et la route et la drogue, alors que les parents de mes copains n’avaient pas eu ces révoltes. Pas un seul de mes amis de Rimouski n’était né de parents qui avaient couru vraiment et le rock et la route et la drogue. Pas un seul non plus n’était né de parents qui avaient retourné la terre pour y chercher d’autres mœurs. Les parents de mes copains n’avaient pas eu la jeunesse de mes parents et ça paraissait au premier regard. Sur les Plateaux où j’ai grandi on était nombreux à être nés de parents qui avaient couru les révoltes du rock et de la route et de la drogue. Mais peu à peu ces enfants étaient disparus, s’étaient dispersés et moi je n’ai plus eu d’ami fils de révolte. Parfois je croise un fils ou une fille de révolte et on se reconnaît tout de suite, mais c’est rare. Peut-être ce qui fait que les fils de révolte de mon âge sont si rares c’est que l’âge de la révolte déjà agonisait quand mes parents sont venus à la révolte puis sont revenus à la terre puis nous y ont conçu ma sœur et moi. Peut-être la plupart des fils et des filles de révolte sont plus âgés que moi d’une demi-douzaine d’années ou un peu plus. Je suis né au premier mois de la décennie où tout allait basculer. Je n’avais pas l’âge de conscience que déjà les terres et les rangs et les maisons des Plateaux se vidaient. J’étais encore un enfant que déjà j’étais lancé dans un monde pour lequel rien ne m’avait préparé. J’avais été projeté contre le dur et le lisse des pays d’usines et d’aisance et de villes et de parallélépipèdes rectangles. J’avais eu des amis fils d’usinier, fils de bourgeois, fils de fonctionnaires, mais pas ou peu d’amis fils de révolte. Les fils de bourgeois, les fils de fonctionnaire, quand ils se révoltaient ils pouvaient croire que c’était pour la première fois. Ils pouvaient croire assumer la paternité de leur révolte, ils pouvaient croire être les premiers fils. Moi je le pouvais pas. J’étais fils de fils. J’étais fils de révolte. Je ne pouvais que rejouer la révolte de mes parents. Donc j’étais perdu, de tous mes amis j’étais sans doute le plus perdu. Mais je voulais quand même tenter le coup. De toute façon je n’avais pas le choix. Je devais tenter le coup et essayer de n’être pas qu’une marionnette, n’être pas qu’un pantin qui rejoue la révolte de ses parents, la révolte des premiers fils. Je n’irais pas au collège, pas maintenant en tout cas. J’allais tenter ma chance sur les routes. J’allais tenter une deuxième chance sur les routes. Je m’étais perdu en Ontario, peut-être je me retrouverais dans l’Ouest, le Grand Ouest. J’avais raté ma première tentative, je n’en étais pas fier. Je voulais une deuxième chance. Je repartirais, j’irais dans l’Ouest. Ma décision était prise. Je suis parti. Il y avait eu ce mot de ma mère laissé sur la table à dîner, elle me laissait souvent des mots sur la table à dîner, c’est comme ça qu’on communiquait ma mère et moi, on se laissait des mots sur la table à dîner, surtout ma mère, ma mère me laissait souvent des mots sur la table à dîner, des mots qui disaient ce qu’il y avait à manger, où elle était, quelles choses je ne devais pas oublier, des choses comme ça. Mais cette fois-là ce n’était pas un mot ordinaire. Je partais pour l’Ouest. Le mot est écrit sur un morceau découpé de sac de papier brun du supermarché Métro. La calligraphie de ma mère remplit un large pan du sac. Ce mot a été conservé dans l’appartement du Bic bien après mon départ et même après le départ de ma mère. On me l’a remis il y a quelques années. Je ne l’avais pas relu. Je ne pouvais pas encore le relire. Je l’ai gardé dans ma boîte à souvenir, une boîte à chaussure rangée dans le tiroir du bas de mon classeur. Hier je l’ai ressorti et je l’ai enfin relu. C’est daté du dimanche matin, sans plus. C’est adressé à mon prénom juif, le prénom que toujours j’associerai au territoire du Bas-Saint-Laurent, au fleuve et à la couleur bleue. Ma mère dit qu’elle a pensé à quelques petites choses durant la nuit. Elle me parle de tente et d’argent, d’huile à mouche. Elle me dit que si ça ne marche pas j’aurai toujours ma place ici. Tu as ta place ici toujours, elle écrit. Et elle signe Môm, comme ça. Et je suis parti. Ce dimanche peut-être, ou le lundi matin. J’ai dû marcher jusqu’à la route 132. J’avais dû traverser la 132 et me planter devant le restaurant de pêcheur direction ouest. À cette époque j’avais déserté le Bic, je n’y allais plus que pour dormir. Tous mes amis habitaient Rimouski, j’y passais tout mon temps, surtout dans la haute-ville, à l’école secondaire et dans le quartier Saint-Pie-X. Je reviendrais et j’explorerais d’autres espaces, je connaîtrais le collège. J’explorerais d’autres espaces et je rouvrirais d’autres chemins, y compris du côté du Bic. Mais dans l’ordre du récit tout est joué déjà et s’emmêle et se coule d’un seul bloc. Il y a eu le temps de l’école et des parents, des autobus et des voitures et des pick-up qui vous trimbalent à leur gré sur les territoires de la Gaspésie, de l’Outaouais, du Bas-Saint-Laurent. Il y a eu le temps où l’on ne décidait rien des chemins que l’on empruntait. Puis dans le Bas du fleuve les choses ont commencé à bouger. En faisant du stop entre le Bic et Rimouski j’ai commencé à décider de mes chemins après l’école et aux jours de congé. L’autobus me contraignait encore les matins de semaine mais le reste du temps je décidais de mes déplacements. Puis on s’était mis à conduire les voitures de nos parents jusqu’à se les approprier tout à fait. Et ainsi on élargissait le cercle de nos trajets dans la ville, on trouait le territoire. Et on retrouvait le bleu du fleuve aux bords de la ville au dos rond, de la ville détournée du fleuve, Rimouski. Et on retrouvait le Bic, les vieux chemins du Bic qu’on retraçait de guingois, les rues du village et les chemins qui en sortent, comme le chemin de la Pointe-aux-Anglais et les sentiers et les plages et les caps de la Pointe-aux-Anglais et du Parc du Bic. C’étaient peut-être des faux chemins mais au moins on les choisissait nous-mêmes. Et sans doute ce dimanche ou ce lundi je m’engageais encore dans un faux chemin, sans doute l’Ouest ne serait pas ce que j’avais rêvé mais au moins ce faux chemin je l’avais choisi. Et ce départ du dimanche ou du lundi, le pouce tendu vers l’Ouest sur la route 132 devant le restaurant du pêcheur, ce départ anticipe le départ pour la grande ville trois ans plus tard. Je suis sur la route et les territoires comme des continents glissent arrière à la dérive. Le territoire rouge des Plateaux qui a fait qui je suis, ...