christine jeanney
voir B. et autour
publie.net
ISBN 978-2-8145-0281-9
couverture : Rue des Agapes, Christine Jeanney (détail)
© Christine Jeanney & publie.net – tous droits réservés
première mise en ligne sur publie.net le 6 novembre 2009
Novembre est là, et je suis venu voir B. et autour. Pour mieux passer inaperçu je n'ai prévenu personne. Un peintre incognito parmi les visiteurs.
À l'heure de l’ouverture, je suis plus tranquille.
J’ai besoin de me retrouver seul devant eux. Ils sont tous accrochés sur les murs, leurs titres écrits en italique sur des cartes plastifiées. Un rond rouge pour une toile vendue, un vert quand elle est réservée.
C'est ma dernière chance de les regarder côte à côte. Cette exposition – ou plutôt une rétrospective – je l'ai décidée, orientée. Elle suit un ordre précis, obscur pour le visiteur, mais simplement chronologique.
Je m'arrête devant chaque tableau longuement. Je laisse venir les images momentanément oubliées. Le cerveau est une drôle de machine qui garde des bruits, des sensations, des odeurs, et les restitue parfois, clichés en pagaille, une imprimante qui se mettrait en marche brutalement et vomirait des feuilles entières non demandées, rêves, lettres perdues, divagations...
Je me souviens de la ville de B. et de la rue des Agapes.
Rue des Agapes
Des rectangles prennent toute la surface de la toile, dans une sorte d'échiquier à cases inégales faites de gris, blanc, noir et jaune de Naples. Pratiquement au centre se trouvent un triangle argenté et, à sa droite, trois formes ovoïdes claires, jaunes et blanches. Quelques lignes verticales légèrement obliques s'étirent sur toute la hauteur du tableau et se croisent parfois en bas. Quelques points et lignes horizontales courtes, noires, par endroit, empâtées, larges... C'est la ville avec ses bâtiments, ses immeubles collés les uns autres, la ponctuation des corniches, des appuis de fenêtres, comme un signal, un message en morse, point point trait, je ne sais pas vraiment ce que ce message veut dire...
Juan m’avait trouvé un appartement au premier étage. Depuis ma fenêtre, je voyais clignoter un immense Au Petit Bonheur, du nom d'un magasin de vêtements pour femmes avec, au-dessus des lettres géantes, une suite de vitres sales et, derrière elles, une rangée de mannequins disloqués adossée contre. Je les surveillais, comme un enfant, guettant une légère modification, l’indice d’un signe de vie chez ces silhouettes déconcertantes.
Pour monter chez moi, il fallait contourner un panneau publicitaire posé sur un triangle de métal. J'y lisais en passant la Une du jour. J'imaginais le contenu des articles et entrais dans l'immeuble avec l'odeur de café du bistrot voisin.
Line ne donnait pas de nouvelles, comme prévu. J'en espérais pourtant. À chaque coup de klaxon, j'imaginais son bras levé derrière une portière, et je croyais l’entendre crier mon nom entre deux roulis de trams.
Je pensais tous les jours à elle, mais j'oubliais le son de sa voix. Je savais ce qu'elle aurait dit ou pensé, pourquoi elle aurait éclaté de rire, avec quel geste elle remettrait en place une mèche de cheveux, sa façon de me lancer une question, d'attendre ma réponse souvent hésitante, son air moqueur, et pourtant elle s'estompait, je la perdais, elle vivrait loin de moi, lancerait des questions inconnues à des inconnus, s'étonnerait sans m'en parler, changerait, elle disparaîtrait, disparaissait déjà, sans que je puisse intervenir avec un quelconque produit fixateur.
Fugitive
Le support est plus large que haut, le fond entièrement recouvert d'ocre clair. J'ai effectué des mouvements rapides, heurté la toile avec du blanc, du carmin, du bleu cobalt, pour jeter des traits et des virgules. Une ligne faite de L majuscules suit un chemin sinueux, couleur terre de sienne, avec au-dessus et en-dessous les lettres de son prénom dispersées. Les traits et les virgules les masquent par endroits, à d'autres endroits ce sont les lettres qui chevauchent les traces. Des traces de fuite.
Je vivais à B. depuis deux semaines quand Juan m’a contacté pour un rendez-vous avec un journaliste, place de Bresmes. « Tu verras, je suis sûr que tu ne le regretteras pas » répétait-il. J’y allais, un peu à contrecœur. Je ne sais pas parler de mon travail.
La neige fondait ce jour-là. Elle laissait sur les trottoirs des lignes étroites et tordues, des amas lisses, d’autres troués, des demi-cercles écrasés aussi. Les empreintes se superposaient, la plus récente brouillant la précédente dans un canevas de pattes et de pieds illisible.
Il avait dû neiger pendant que je dormais et je n'avais rien vu. Je pensais, en marchant, ...