Je est un livre, ou la fiction des fictions

Avant même de commencer, avant d’avancer quelques propositions volontiers hasardeuses en guise d’introduction à cette conférence, je voudrais placer mon intervention sous le signe de la bataille, celle qu’on livre à sa table à travers les lignes pour se délivrer de secrets dont certes nul ne sait rien lui-même, celle qu’on livre entre les lignes officielles, qu’on livre contre les lignes ennemies campées jusqu’aux plus profond de soi, contre les factions et les peurs, contre les fictions des identités imposées – ces identités qui empêchent, qui sclérosent le discours dans des définitions arrêtées, jouant de la notable qualité de la langue commune et des mots à « vicieusement se stéréotyper en nous », comme disait Mallarmé dans ses Notes sur le langage , vicieusement se stéréotyper en nous face aux autres pour le confort lénifiant de tous, dans une surdité aux puissances de la langue qui bientôt nous prive de tout sens : nous prive du sens de la raison autant que de celui de l’ouïe, et nous renvoie aussitôt à l’absurdité prétendue de notre condition d’animal parlant.

Avant même de commencer, donc, puisque je vous demande d’avoir la mansuétude d’entendre ce que j’avance ici comme un préambule ou avant-dire, je cite Tours promises , dernier en date des livres d’Hélène Cixous publiés en France : « Entre le livre et moi c’est la guerre ce que l’un gagne l’autre perd. Cela commence par un secret que je me dispute. Je veux me le livrer ? Je ne veux pas que le livre le livre. Je veux tout faire pour ne pas le livrer ». C’est une guerre, mais une guerre d’un genre spécial qui relève d’une esthétique de la déroute, comme l’amour exactement, une guerre identitaire du qui-perd-gagne, puisque celui qui perd est, très littéralement, délivré de ce qui l’empêchait de céder, de se soumettre à l’appel de la vie. Tours promises à ce titre délivre aussi un véritable petit traité d’art poétique sous la forme parfois échevelée d’une métaphore tissée entre la table où en général s’écrit un livre et le champ de la bataille que livre un général, métaphore tissée à l’aide d’une pointe très précise, la célèbre déroute stendhalienne de Fabrice à Waterloo . Je cite un autre passage de Tours promises   : « Un général est comme un écrivain qui veut faire une certaine pièce, un certain livre, et que le livre lui-même, avec les ressources inattendues qu’il révèle ici, l’impasse qu’il présente là, fait dévier extrêmement du plan préconçu. Tout plan préconçu est fait pour être fait dévier. Il suffirait donc que l’on aille en sens inverse de la déviation. Mais cette manœuvre fait peut-être partie du plan préconçu ». Un peu plus loin : « Comme une diversion. Supposons que la diversion réussisse au-delà de toute espérance, tandis que l’opération principale se solde par un échec ; c’est la diversion qui devient l’opération principale. Un livre est un échec principal qui réussit au-delà de toute espérance ». Encore faut-il, non seulement avoir la liberté d’engouffrer à un moment donné toutes ses forces dans la diversion, mais, surtout, avoir la capacité de reconnaître dans cette diversion le livre inattendu au moment où il sort du livre qui ne parvient pas à prendre forme, à l’emporter. Quelques pages plus haut, la narratrice se souvenait s’être posé la question jusqu’au plus cruel vertige, face à ses premiers écrits : « Est-ce que c’est un livre ça ? Ce cercueil dressé qui bâille, douane pour les fantômes, entrée d’envers ? Cette chose hagarde, violente et mordue de mort ? ». Est-ce que c’est un livre ? Ç a ressemble évidemment à un livre, mais ça ne correspond pas à l’idée d’un livre.

Est-ce que c’est une conférence, ça ? Est-ce une conférence, ce que je m’apprête à commencer devant vous, à quelques lignes encore d’ici ? Est-ce une diversion qui a réussi sur les décombres du projet initial, après quelques jours d’une bataille éprouvante ? Que ce soit une diversion, c’est une certitude. Qu’elle ait réussi, c’est une autre histoire. Ce qui est sûr, c’est qu’à la spécificité de l’art d’Hélène Cixous, une spécificité dont l’un des maîtres mots est celui de liberté – mais il faut toujours, lorsqu’on travaille sur le geste d’Hélène Cixous, accepter la mouvance du signifiant, en l’occurrence en précisant que cette liberté, souveraine, n’en est pas moins une liberté de soumission : de soumission au texte en train de s’écrire –, ce qui est sûr, donc, c’est qu’à cette spécificité ne peut correspondre aucune forme préétablie de critique. Pour le dire autrement : l’invention artistique, qui est aussi en l’occurrence l’invention d’une forme comme j’espère le préciser, implique l’invention critique. Ce qui est sûr encore, c’est que voulant justement parler de la forme, je voulais en passer par les questions de la figure, d’une part, la figure qui en français désigne tout à la fois la face antérieure de la tête et la forme, comme dans l’expression « figure de style », et d’autre part du visage en ce qu’il est, pour aller très vite, une forme animée. Pour ce faire, et sans jamais oublier la notion d’âme si problématique à aborder dans le discours contemporain, je voulais travailler à nouveaux frais la question, non pas tant de l’inconscient du texte, ...

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