Conférence donnée en introduction à une lecture de Pierre Guyotat, et à sa demande, à la Bibliothèque de l'Arsenal, à Paris, en avril 2001.
J’ai la grande chance de prendre la parole avant cet événement qu’est une lecture de Pierre Guyotat, et qui plus est une lecture exceptionnelle en ce qu’elle fait une traversée de part en part de son œuvre, cette œuvre tout entière empathique qui travaille le scandale infiniment répété, dans le Verbe, d’une existence abandonnée de dieu, scandale occulté par chacun mais vécu par tous d’être au monde un accident microscopique de l’histoire, voué, dans l’univers désormais infini, à la solitude de l’âme et au commerce des corps.
Ce sont en effet des extraits de trois de ses livres majeurs que va lire ce soir Pierre Guyotat :
Tombeau pour cinq cent mille soldats
, son troisième livre qu’il a publié en 1967 à l’âge de 27 ans, avec l’énorme retentissement que l’on sait, déflagration isolée dans la production littéraire ou textuelle de l’époque qui prit de cours jusqu’aux avant-gardes ;
Éden, Éden, Éden
, ensuite, le livre interdit quelques semaines après sa publication en 1970, malgré la protection de trois préfaces prestigieuses, signées de Leiris, Barthes et Sollers, et qui ne devait revoir le jour qu’en 1981 seulement – et nul sans doute, au-delà des textes qui en ont témoigné, en particulier dans le recueil qui n’était pas pour rien titré
Vivre
, ne peut concrètement savoir ce que furent ces dix années d’interdiction, de mise au secret, de placement en enfer d’une part évidemment coupable, mais coupable encore une fois au nom de tous, quand
Éden, Éden, Éden
est aussi le livre où s’est nouée la tragédie de langue qui a engendré tous les livres suivants, jusqu’aux versets de
Progénitures
, sur un extrait duquel se terminera tout à l’heure la lecture.
Encore faut-il préciser que, entreprise en soi vertigineuse entamée en 1991, Progénitures reste un travail ou plus exactement une composition en cours, puisque seules deux des trois parties annoncées ont été publiées dans le fort volume de huit cents pages paru l’an dernier, la troisième partie étant écrite mais encore en cours de « transformation ».