Entendez-le comme vous voudrez, mais voilà : je vais parler du nez. Du nez, l’appendice nasal, du né, aussi, le nouveau-né, du
n’est
négatif, encore,
celui qui
n’est
(pas, ou plus) : celui qui ne parvient pas à être. Autrement dit, et puisque je vous propose de relire
Le Jour où je n’étais pas là
, qui a été pour moi, dans l’œuvre récente d’Hélène Cixous, le livre d’une ouverture et d’un éblouissement incomparables – et j’essaierai de donner à comprendre pourquoi – je vais parler du nez sans forme de l’enfant né mongolien, l’enfant inexact comme le présente à sa première phrase la quatrième page de couverture du livre, l’enfant qui ne parvient à n’être que peu de mois, dans un univers où le nez, comme le rappelle le livre en son cœur, entretient une étroite relation avec la plus grande violence historique – puisqu’au pire temps de l’histoire, on pouvait dire que le nez fait le né juif et que dès les premières pages du livre cette dimension historique est, non seulement développée, mais articulée au plus intime, je cite la page 25 :
« Je suis une femme qui a toujours des tribunaux dans la tête, tout cela parce que je n’ai pas été déportée, cela ne peut ni se regretter ni ne pas se regretter ni se dire, cela ne peut qu’essayer d’user les épines des roses, essai sempiternel, ma mère non plus n’a pas été déportée, et elle ne se déporte jamais de son chemin tout droit, sans regret et sans regret de regret. Tandis que moi, séparée de la déportation par un pré verdoyant et une mer très bleue, j’ai toujours sous le crâne des juges qui m’abandonnent à une cuisante absence de châtiment ».
Abandonnent : je note la présence de ce verbe, qui joue l’un des rôles principaux sur la scène de ce livre, en particulier sous sa forme de participe passé, abandonné, et dont je rappelle avant de poursuivre l’origine germanique quand l’ancien français « mettre à bandon » signifiait « mettre au pouvoir de ». Encore faut il être précis : à l’image des multiples renversements qui se produisent dans
Le Jour où je n’étais pas là
, comme on le verra, le verbe a peut-être précédé le mot dont il est issu, le verbe ayant eu dès
La Chanson de Roland
une signification différente, celle, construite sur la locution « a ban donner », « donner à ban », de « laisser en liberté », à propos d’un animal dont on « lâche, laisse le lien ». Je laisse ce lien en suspens, donc, pour reprendre via la forme « abandonné » ma quête du né nouveau ou ancien dans
Le Jour où je n’étais pas là
.
Évidemment, je lis, vous n’entendez pas l’orthographe, et c’est tant mieux : je l’écris comme je veux, ce né. Je l’invente au besoin, au sens ancien du terme inventer qu’utilise d’ailleurs Hélène Cixous : inventer c’est trouver dans nos mots ce qui est qu’on ne sait pas y être ; ce qu’on invente, dit en guise d’exemple le dictionnaire, c’est un trésor, quelque chose qui est là, ...