pour une critique de témoignage

Texte lu en ouverture du séminaire « La critique impossible ? », à l’Institut français de presse, en novembre 2006, et repris depuis sur le site internet de l’IFP .



Tant qu'à parcourir le prétexte de notre débat sur la critique, permettez-moi de commencer par un début qui n'en est pas un – je veux dire, sérieusement, que le début de cette intervention aura lieu dans quelques minutes seulement. Je voudrais en réalité commencer par une citation et quelques phrases qui sont destinées à être oubliées, à se dissoudre dans le discours plus construit qui les suivra, quitte à le faire d'emblée vaciller sur lui-même.

J'étais autrefois bien nerveux. Me voici sur une nouvelle voie :

Je mets une pomme sur ma table. Puis je me mets dans cette pomme. Quelle tranquillité !



Ces quatre lignes sont les premières de Lointain intérieur , de Henri Michaux, publié en 1938 dans le même volume que le célèbre Plume . Elles ont une étrange prégnance magique. À mes oreilles, aux vôtres je l'espère, mais aussi, et je l'affirme pour m’y être essayé, à celles des enfants, qu'ils soient ou non en âge de les lire. Entre centre et absence, elles entraînent ailleurs, et pourtant ici plus qu'ici. Le texte qu'elles ouvrent et qui ouvre Lointain intérieur s'appelle d'ailleurs « Magie ».

Si j'ai choisi d’introduire mon intervention par cette citation, c'est que sa radicalité poétique, qui a peu d'équivalent dans sa sobriété exemplaire, est de celles qui obligent à se confronter très abruptement à la question critique. Je peux, évidemment, et je dois, sans doute, décrire l'objet que constitue sur ma table Lointain intérieur . Je peux même envisager d'élaborer un discours savant, doté d'une solide armature théorique, mais, à un moment ou à un autre, me viendra un doute vertigineux : tout ce que j'affirme ainsi en terme de savoir à partir de Lointain intérieur , tout ce que j'élabore, que ce soit en terme d’analyse prosodique ou en terme par exemple de critique analytique ou d'histoire des formes littéraires, tout ce que j'affirme, ne pourrais-je pas l'affirmer tout aussi bien à propos d'une multitude de textes relevant de la catégorie poésie, qui au plan matériel peuvent ressembler à Lointain intérieur et qui, pourtant, à aucun moment ne provoquent la moindre altération en moi, ni même ne me touchent, et encore moins ne me désaltèrent ?

C’est pourtant cela, sa puissance d’émotion – que je peux évoquer, peut-être, en terme de verticalité, ou, pourquoi pas, ce qui me renverrait à la notion d’âme, en parlant d’un « corps spirituel » tel qu’à l’instant de ma lecture il excède le corps du texte dans la langue (dans la langue, et nulle part ailleurs) –, c’est pourtant cela dont je voudrais rendre compte, qui justifie que je veuille élaborer un discours critique à partir d’une œuvre. Avant même de parler d’analyse, comment évoquer ce qui ici, immédiatement, engage le lecteur dans l’écart de la lecture et le désaltère – le désaltère en provoquant aussitôt, paradoxe de l’art, ce que l’on pourrait nommer un agrandissement de la soif : car l’expérience littéraire, invitation au partage et à l’échange au même titre que l’expérience amoureuse, libère et augmente la soif à la proportion de ce qu’elle l’étanche ; altère à la proportion exacte de ce qu’elle désaltère, que ce soit en lisant ou en écrivant ?

Encore me faut-il préciser que j’use en connaissance de cause d’un exemple qu’on pourrait juger fallacieux, que, dans une certaine mesure, je choisis la facilité en citant Henri Michaux plutôt qu’un poète contemporain peu connu ; Michaux est aujourd’hui un auteur pleinement reconnu ; son œuvre a été largement validée au fil du dernier demi-siècle, elle est devenue depuis longtemps un objet de culture, ce qui implique, non seulement qu’il vous serait problématique, si vous le désiriez, d’en nier la valeur, valeur d’exemple en l’occurrence, mais ce qui implique aussi que j’en suis moi-même assuré, comme l’on dit en montagne, et rassuré, de cette valeur : je ne risque pas, le citant devant vous, d’être la proie d’un doute subit quant à la réalité de l’émotion vécue en le lisant, et la conviction afférente. À évoquer un auteur aussi peu connu que l’était Michaux en 1938, non seulement, je n’aurais aucune garantie de vous toucher à votre tour, ...

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