Le roman comme expérience

Ce texte a été lu lors d’un débat avec Jean-Pierre Cometti organisé dans le cadre des rencontres « Minimum 2 » organisées avec le concours de l'École nationale d'art plastique à Paris en mars. Il a depuis été repris dans un volume collectif de la revue Inculte intitulé « Devenirs du roman », paru en 2007.





Il faudrait vérifier, je n’ai pas eu envie de le faire, je cite au tamis de la mémoire : c’est au tout début du Plaisir du texte , je crois, que Roland Barthes imagine un personnage qui, dans la rue, mélangerait tous les langages, écouterait tout le monde, endosserait toutes les opinions en même temps sans redouter la contradiction, et les reproduirait à son tour sur tous les tons et sur tous les modes, sans souci de la logique ou de la cohérence ; un personnage qui se laisserait, au fond, non seulement traverser mais envahir par tous les bruits et les conversations qui lui arrivent par hasard – eh bien, ce personnage altéré, dont on pourrait bientôt dire qu'il est fou à lier, qu’il faut l'interner, ce personnage, c’est le lecteur – au sens le plus noble du terme.

Pour peu qu’il soit en accord avec eux – un accord qui n’est pas de l'ordre de l'idéologie, mais un accord au sens musical du terme, qui renvoie au rythme, à la respiration, à la « colonne d’air » comme disent les chanteurs, cette fameuse colonne d'air qui anime nos échanges – pour peu qu’il soit donc, non pas forcément en empathie, mais en accord avec eux, le lecteur peut passer indifféremment des textes si intelligemment révolutionnaires du jeune Marx aux écrits si puissamment réactionnaires de Joseph de Maistre et les faire siens d’une manière comparable, passer d’un roman guerrier de Céline à une fiction rêvée d’Hélène Cixous et les faire siens durant le temps qu'il les lit, puisque les lettres s’animent sous ses yeux comme les notes d’une partition sous les yeux de l’interprète et que « ça » lui parle. Dans un deuxième temps seulement, la nécessité de prendre une distance critique pourra s’imposer – à moins d’avoir lu, évidemment, avec le souci dialectique d’opposer son discours, sa pensée, son opinion à celui dont on pense qu’il cherche avant tout à convaincre, mais cela ce n’est déjà plus tout à fait la lecture qu’appelle le roman, la lecture en tant qu’elle est un geste artistique, la poursuite et la réalisation d’un échange initié par l’auteur : en tant qu’elle est une expérience.

Mais si l'on veut aborder le roman comme expérience, il faut d’abord préciser de quoi l’on parle, et interroger la notion vacillante de genre : par exemple en rappelant cette chose superbe qu’a pu dire un jour Pascal Quignard : « la notion de genre s’est éteinte en moi ». Poésie, essai, roman ? Autrefois les frontières étaient claires. Ce qui était écrit en vers était de la poésie, le roman racontait une histoire avec un début et une fin, l'ensemble étant écrit, d'une part, en langue vernaculaire (précisément appelée « roman » par opposition au latin, la langue des pouvoirs), d'autre part, en prose – quand ce mot de prose désigne un discours qui, étymologiquement, « va en droite ligne », ce qui pourrait nous poser problème avec le roman moderne ou contemporain. À commencer par le mot roman, il faut encore préciser que l’on ne parle pas de ce roman qui prolifère en librairie et dans les pages livres des journaux, qui prolifère mais qui est mort, ...

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