patrick froehlich

& paola hivelin

la voix de paola

publie.net













(ici, il y a toutes les sculptures)

image



























image

































ISBN 978-2-8145-0257-4

couverture  : peinture de Paola Hivelin (détail)

© Patrick Froehlich, Paola Hivelin & publie.net

première mise en ligne sur publie.net le

15 novembre 2009











Dans une des poches de mon sac à dos, il y a depuis quelques jours une clé usb noire que je pourrais brancher sur cet ordinateur. Sur cette clé usb qu’elle a posée sur mon bureau, elle a numérisé, m’a-t-elle dit sans commentaire superflu, les peintures que je vous ai montrées avant l’été et celles que j’ai faites cet été de mon corps comme je le perçois quand je suis dans cet hôpital avant que vous m’opériez, et après, quand je suis dans ces locaux, sur la table pour l’opération, allongée. Son corps peint allongé sur le dos s’étale sur mon bureau pourquoi me montrez-vous ça ?, à moi précisément, ne lui ai-je pas demandé, à moi qui suis hyper précautionneux pour que la relation se limite à la maladie qui est à prendre en charge, une règle que je me suis fixée dès le début et à laquelle je n’ai jamais dérogé quand je reçois des propositions de mère qui aimerait vous revoir ou qui laisse un numéro de portable sur un papier griffonné en attendant que j’aie fini l’intervention sur leur enfant.

Mais là, il n’y a rien de ces risques ni d’une demande à connotation érotique potentielle, le débordement se faisant dans un domaine certes à potentialité érotique – ceci est mon corps, la figure de mon corps – qui ne vient comme considération qu’ici, chez moi, en y réfléchissant. De débordement par ce sujet, il n’y a pas. Elle déplace sa pathologie sur un plan perceptif, les peintures n’étant en rien esthétisantes, effectuent une ouverture de ma relation à Paola sur un champ qui vient au-dessus de la maladie comme perception du corps malade, le médecin en face de Paola peut ne pas répondre, refusant de voir, refusant d’entendre. Autre issue : le médecin est interpellé mais il passe à autre chose ; mon issue : j’accroche, elle me touche par ce qu’elle me montre, je n’avais pas vu sa maladie dans son corps comme une clé usb ni un portfolio,

je l’avais cataloguée comme une altération de sa voix liée à une atteinte de ses cordes vocales,

sa voix rauque était une case à cocher dans la base de données que nous établissons sur sa maladie,

son corps explosé dans les couleurs sous des dehors posés et calmes ne se juxtapose pas à l’intérieur fulgurant d’intimité qu’aucun amant ne verra jamais, ses cordes vocales que j’ai approchées plusieurs fois, touchées, palpées, que j’isole de l’entièreté de son corps et de sa fonction tandis qu’elle est soumise à l’anesthésie générale, cette fragmentation de son corps en zones est nécessaire pour le déroulement en toute sérénité de l’intervention, ou ce serait invivable pour nous, mé-de-cins–curateurs–chirurgiens–fouilleurs d’intime.

La barrière est nette entre nous, je n’ouvre toujours pas la clé usb, je me contente du souvenir que j’ai des peintures qu’elle m’a présentées sur mon bureau.

« Pourquoi à moi ? » ne transformera pas la relation distanciée par le bureau entre nous. Les peintures annihilent le rapport de pouvoir exercé, vous êtes malade et je vais vous soigner, remettez-moi votre corps que j’en fasse ce que bon me semble, demain, sur la table d’opération, abandonnée, soumise comme à personne d’autre, jamais, elle a une sacrée dose de confiance ou d’inconscience, ces peintures sont inacceptables si elles suppriment la barrière qui permet l’acte chirurgical chaste sur les cordes vocales demain vers huit heures, refermez vite votre portfolio indécent, il m’intéresse, vos peintures m’intéressent mais me gênent, vos peintures me déstabilisent dans mon savoir et mon pouvoir, reprenez-les, elles sont très bien, je vous réduis à des cordes vocales malades et j’exercerai mon art à tenter de les ramener vers une normalité, m’a-t-on appris à dire et ne dis-je jamais à propos d’une activité qui usurpe l’art, depuis le temps qu’elle est affaire de technicité.

image

Au-delà de toute valeur artistique et de tout jugement, c’est d’abord le choc du déplacement subit de son corps malade sur du papier cartonné peint étalé devant moi, combien vingt… vingt et une fois peint sous des angles divers, là c’est quand j’attends de rentrer dans la salle de bloc opératoire, et là c’est comment est mon corps allongé dans le couloir du bloc, et là c’est mon corps qui s’adresse à vous de sa voix éraillée que vous allez tenter de réparer, de réparer ça fait plusieurs fois qu’on s’y reprend, la maladie est moyennement contrôlable, ai-je répondu à Paola dans ma bouche sèche, une montée de chaleur soudaine liée à un interdit franchi par ce corps représenté étalé dans l’explosion des couleurs, devant elle si calme, étalée dans une révolte exprimée contre la saleté de maladie qui gâche la vie et dont on ne guérit pas, vous avez compris qu’on peut améliorer votre voix, mais pas vous guérir.

Les tabous donc qu’on ne transgresse pas : sexualiser un corps malade à soigner, son corps de l’autre côté du bureau est désexualisé, la pensée n’atteint pas cette sphère du corps qu’elle se garde trop ostensiblement d’exposer devant moi, ses d’attributs féminins qui s’avéreraient affolants dans d’autres circonstances et pour d’autres que moi, jamais n’ont par elle été exposés que dans la position diminuante imposée sur la table, nue et recouverte d’un drap de bloc en attendant l’anesthésie, comment évaluer la charge érotique apportée par les peintures sur un plan artistique sans que la relation à poursuivre sur un plan médical soit perturbée ?, ce problème ne se pose pas face à elle et n’a pas l’air de se poser pour elle dont j’ignore la vie privée et n’en veux rien savoir, ce qui nous permet d’évoquer relativement librement l’expérience à tenter de la rencontre de l’écriture avec ces peintures, nous voici hors de la sphère médicale et hors de la sphère érotique, je m’occuperai de vos peintures, je m’occuperai de vos cordes malades, je ne m’adresse pas à la même personne, celle qui a peint, celle qui est malade, elles occupent le même corps, ont la même voix malade, se réunissent dans celle qui accomplit le geste de confier ses vingt et une peintures, je n’ouvre pas encore le document, je n’ai pas le temps en ce moment, j’ai à finir un travail, j’en ai encore pour quelques mois si ça vous convient, ça lui convient, que ferai-je de ses peintures ?, se demande sûrement Paola de son côté dans ce temps en jachère, je me le demanderais à sa place, elle repartira demain avec ses cordes malades, avec l’angoisse d’une attente impalpable de quelque chose qui peut-être prendra forme autour de son acte de peindre, je lui impose cette position de soumission au temps infini, vous avez l’air posée, Paola, prête à attendre, me répond Oui, prête à ne pas me faire part de ses angoisses comme elle en a eu par le passé, elle me répond Oui aussi, prête à ne pas m’importuner dans la période qui va suivre, Oui, prête à retomber dans l’état soumis de malade que je prends en charge, à avoir du recul et de la distance sur le travail qui s’accomplira et vous n’en saurez rien pendant des semaines ou des mois, Oui, Oui, Oui, répondrais-je à sa place, nous évitons tout silence qui conduirait à développer ces questions, sa maladie est pratique pour qu’on quitte le domaine sensible sans trouble ni angoisse.

Je ne peux pas tout gérer en même temps, vos peintures, votre maladie et vos angoisses dans l’attente à venir de plusieurs semaines ou mois.

Je gère facilement ma relation avec les patients et les familles des patients, enfants, parents, je définis moins les limites autour du domaine sensible d’une œuvre, la relation à Paola en peintre, sont abolies dans l’œuvre, le temps de l’échange seulement, vos cordes vocales concentrent toutes ces relations si j’écris sur vos peintures.

En fait…

En fait, la représentation figurée du corps de Paola lève l’ambiguïté des positions de chacun de nous d’emblée. Seule la charge des expériences passées me pousse vers un excès de précaution sur un sujet sensible, potentiellement à risque de débordement de la part de l’un ou de l’autre, je me prémunis pour avoir la liberté d’explorer la voie qu’ouvre cette transposition nouvelle d’un corps malade en peinture, à un médecin qui se concentrait jusque-là sur les seules cordes vocales de son corps, cordes constituées d’un muscle thyro-aryténoïdien recouvert pas une muqueuse de type respiratoire où se loge le papillomavirus, virus qui prolifère pour donner les papillomes qui altèrent vos cordes. Voici vos cordes vocales boursouflées par le virus qui y prolifère, surtout la droite, et que demain, je tenterai de détruire :

image

– Je vous remets cette photo de vos cordes vocales pour que vous compreniez, je ne résous toujours pas pourquoi à moi, elle remet ses cordes vocales peintes sur feuilles cartonnées, qui se situent où dans cette peinture, pourquoi les remettez-vous à moi ?

– J’ai tapé votre nom sur Google et j’ai lu ce que vous avez écrit et publié d’extra médical, des textes, un roman, qui bouillonnent, comme bouillonne la représentation graphique de son corps, et qu’attendez-vous de moi en me soumettant vos peintures qui soulèvent une (coupable) envie d’écrire dessus, de mon point de vue de médecin ayant en charge vos cordes, je n’ai à m’en prendre qu’à moi-même. Je n’avais qu’à pas donner prise, ou je m’en serais sorti par une pirouette sarcastique auprès de mes confrères voisins, ...

Vous êtes en mode prévisualisation. Acheter ce livre