Échos. De l’autre monde (la cinquième saison)

Fantômes

Dans Vie secrète, tout un passage est dédié à l’Inuit Nukarpiatekak (chapitres XXXVI-XXXVII, peut-être XXXVIII). Quand il arrive sur les rives du lac le plus haut où, le croit-il, se trouve la femme qu’il a vue en rêves, alors que les chiens aboient après son esquif, Nukar hurla : « Je ne suis pas un fantôme ! » (VS 347)

Le 18 août 1818 le capitaine John Ross découvrit dans le Groenland des hommes qui résidaient là depuis le paléolithique et qui criaient à ses marins : « Ne nous tuez pas ! Ne nous tuez pas ! Nous ne sommes pas des fantômes ! » Mais ils étaient des fantômes de soixante mille ans. (VS 349)

Fantômes, ils le sont involontairement, témoins d’un âge révolu. Les livres de Pascal Quignard évoquent des personnages enfouis sous les strates terreuses des livres, exhument les souvenirs d'une époque désormais disparue.

Qu’est-ce qu’un fantôme ? Un être qui est mort, qui nous revient, qui revient hanter la communauté d’origine. Tout aussi bien, le fantôme est ce qui est découvert et qui n’a pas bougé, comme les Inuits déjà cités. Enfin le fantôme, n’est-ce pas simplement la trace anonyme et fugace de ce qui n’est plus ? Dans Le lecteur : À la bibliothèque nationale les bibliothécaires nomment fantôme la plaquette de carton mise en la place du livre communiqué au lecteur. (L 76)

Partons de cette énigme, qui est un postulat : le fantôme est la trace de ce qui n’est plus ; la trace de l’absence. Et posons cette hypothèse : Pascal Quignard est le bibliothécaire qui montre du doigt ces fantômes. Un fantôme peut être considéré tour à tour comme ce qui n’est plus, mais, n’étant plus, laisse encore résonner sa présence dans le monde contemporain ; comme ce qui est encore, mais n’étant plus tout à fait, est tantôt absent, tantôt effacé.

Nous retrouverons et mettrons en balance le rôle de bibliothécaire propre à l'érudit, comme on dit, qu'est Pascal Quignard, lorsque nous aborderons plus directement la question du livre, de l'écrire-lire comme geste inséparable de la pratique de l'auteur24. Mais nous pouvons incidemment entendre Quignard puisqu'il parle dans l'émission Du jour au lendemain d'Alain Veinstein en 2006 du désir qui est né en lui de collecter les images honteuses, images des enfers, et destinées à l'errance, qui formeront le cœur de La nuit sexuelle25. Il y a là un écho, disséminé, à un petit texte paru dans la revue L'infini en 2004, Collectionneur d'images qui font baisser les yeux. Il y est question des instants déchirants de la vie, là où le plaisir interdit génère les plus belles heures que nous pouvons vivre. Car ces images, à l'instar des fantasmes, se passent de la langue et du langage, le précèdent, le déçoivent, le devancent. Quelque chose effare dans la floraison des fleurs. Il y a là le sentiment d'un retour angoissant, car il y est dit aussi que les sens sont cinq fenêtres qui laissent pénétrer la mort au fond de moi26.

Au fond, la mort c'est le retour (et l'angoisse et la joie). C'est dans Langue déjà, et le lien entre silence, mort, corps et langue peut résumer tout ce qu'on entend quand on entend le fantôme (PT1 506).

Un exemple tout à fait frappant d’un tel personnage peut être lu, en premier lieu, dans l’un des premiers romans de Quignard, Carus, où l’intrigue tourne autour du personnage de A., en proie à une sévère dépression, et que ses amis essaient de revigorer. Carus, c’est l’ami, comme le signale l’ « avertissement de la seconde édition », mais aussi le nom, le surnom, et spécialement le surnom, le cognomen du philosophe Lucrèce (C 11).

Cette remarque n'est pas placée ici innocemment ; elle indique, mais sans être explicite, que la lettre, le nom, peut aussi être liée et reliée à une réalité qui dépasse la silhouette d'un simple personnage. Ceci peut nous donner, peut-être, l'occasion d'entrer dans l’œuvre de Quignard sous ce signe là, ce genre d'augure : le signe du signe. Doter ce premier geste d'une parure plus ambitieuse, par exemple : A., lettre qui désigne le mélancolique, et peut-être la mélancolie (sinon pourquoi évoquer Carus, pourquoi évoquer Lucrèce ?), et aussi lettre, c'est-à-dire unité de langue et de langage, et trace à son tout d'écriture/lecture, littérature..

Ce détour porte notre attention vers ce qu'est un personnage : un nom, une vie. En effet, le Revenant, tout comme l’Anonyme, est l’être qui ne donne pas son nom, est l’être dont le nom, mort, passé, revient. La mort dans les deux cas, est vécue comme absence d’être, certes, mais encore comme possibilité de la rencontre : et par le nom qui est cherché ; et par le nom qui est secret.

Nous avons posé ces prémices avant tout parce qu’ils nous permettent d’aborder plus facilement ce que nous lisons dans Carus. Ainsi, Quignard, toujours dans l’avertissement, déclare que l’amitié est l’unique sentiment humain dont le corps est la langue pure […] Elle n’est pas infiniment loin de la lecture. Elle est le bonheur du langage qu’on partage27 […] (C 12)

A., dans Carus, est l’une des images du revenant. Il est celui qui, ayant touché au cerne du plus profond désespoir, cherche lentement, et après la ferveur de ses amis (dont le narrateur), et tout d’abord contre son gré, à reprendre pied sur la rive des vivants. Il peut déclarer par exemple : Je ne crains pas d’être mort (C 106), la mort étant pour lui une chose naturelle alors que les insignes et ambitions de la vie ne sont que des arbitraires. Au contraire : Je n’en peux plus de ne pas mourir. (C 108)

Pourtant, au milieu du livre ou peu s’en faut, A. reprend goût à la vie : Il dit que ça y était, qu’il avait embarqué sur le refus de la mort (C 155). Mais un autre revenant est prêt à faire son entrée, et ce passage peut nous intéresser au premier chef. Comme par une espèce d’échange, tandis qu'A. s’éloigne de l’image de mort qu’il cultive, un autre personnage, Paul, fait l’expérience d’un autre type de revenance. Paul, nous dit-on, se retrouve totalement désarçonné, « hébété », lorsque N., sa compagne tant aimée, se suicide. Or ce suicide est absolument lié à l’amour que N. et Paul se portaient. Un amour exclusif, excessif, un amour irrévocablement tragique.

Il lui avait tout dit le matin en s’éveillant. Qu’il l’avait tuée. Du moins qu’il avait eu tellement peur d’elle. Qu’elle lui avait jeté un sort. Que cet amour le terrifiait. Que la voir le plongeait dans l’angoisse et la haine. Qu’elle lui suçait le sang, — avait-il dit. Qu’il était hanté. Qu’elle avait tout souffert de lui. Puis elle s’était donnée la mort. (C 151)



Plus encore, la tension propre au texte, entend projeter une chaîne causale de sorte qu'il apparaît que ce sont les paroles de A. qui, par voie de conséquence, ont tué N. : Puis elle s'était donné la mort. Là encore nous retrouvons l'envergure adamique de A., nomothète ou démiurge, capable de tuer par le simple fait de dire ou nommer.

À croire que les fantômes sont le fruit de la parole divine. Et leur présence sur terre comme l'écho de ce mot. Et leur existence même l'impossibilité de la mort par le langage.

Le suicide de N. donne l’occasion aux amis de A., et à A. tout spécialement, de poser sur cette absence le sens tout particulier dévolu aux mots, et le sens notamment du langage. Paul est effondré. Le suicide d’abord le déculpabilise, le dédouane de cet amour qui était trop lourd. Mais elle était revenue la nuit même. Et son image nocturne hantait plus que son corps vivant.

Les amis s’entretiennent du mal et du malheur de Paul. La lecture attentive du dialogue des amis au sujet de Paul nous montre l’acuité de la relation établie par Quignard — nous montre accessoirement l’éclatement du biographique, du nom de Quignard, dans la multitude des personnages (ce sont les amis) : Recroît, Ieurre, Marthe, E., Bauge, etc. Ils expliquent et s’expliquent ainsi la présence du fantôme, celui qui se subsiste, le reliquat, le reste (C 156-158) :

Recroît ne put s’empêcher de prodiguer vainement cent conseils : ce qu’on aimait et qui était soudain absent, il fallait tout faire pour que son « absence » ne fasse pas retour, que la « mort » ne revienne pas. Or, Paul faisait tout le contraire. Bauge disait qu’il était bien connu qu’en latin les reliques, c’étaient les survivants, les excréments. Que placé adverbialement, cela signifiait : « À l’avenir ! »

« C’est cela, dit A. Oh oui, n’est-ce pas exactement cela ? Guérir, ce serait se souvenir de N., multiplier les objets, les visages, les sexes, les seins, les reliques, les images, non pour la rappeler à la vie, mais pour maîtriser l’angoisse due à l’absence, pour ne pas être en contact avec son absence, son épouvantable inexistence, pour chasser l’absence de N. — Et sans doute doit-il y avoir un nom pour définir ce mouvement qui ne nous porte vers les morts que pour les détourner de nous…



Cela commence par une remarque d’ordre linguistique, qui n’est pas seulement étymologique (les reliques, l’adverbe), mais insiste sur la nécessité pour le langage d’être l’absence du monde, proposition moderne et mallarméenne s’il en est. Le nom dont il est question, et que A. ne retrouve pas n’est-il pas simplement le nom du nom ? A. dont le nom tenu secret représente l'alpha de l'alphabet, mais aussi l'oméga de la mort que le nom porte. Le langage, voilà le voile que nous mettons sur les choses pour les accepter ; le tampon que nous mettons entre nous et les choses pour nous en défendre.

Ce n’est ...

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