L e secrétaire

Sépulcre du livre

Pourquoi Pascal Quignard nous invite-t-il à visiter les grottes ? Entrez dans Lascaux. Entrez dans Niaux. Entrez dans les grottes de Pair-non-Pair et de Gargas… (RS 190) Peut-être parce que Quignard est un disciple de Georges Bataille, qui leur consacra plusieurs pages de L’Érotisme, et deux livres : Les larmes d’Éros et Lascaux. Naissance de l’art.

Des études récentes nous montrent l’attrait tout particulier que réserva Bataille à ces sujets ; et la place toute singulière de ces livres dans l’œuvre bataillienne82.

Il est certain en premier lieu que les cavernes sont un lieu du retour méditatif ou mystique à une origine non encore dénudée. La constellation d’écrits autour de l’intérêt de Georges Bataille, que ce soit chez René Char (La paroi et la prairie83) ou Maurice Blanchot (La Bête de Lascaux dans Une voix venue d’ailleurs84) est à ce titre significative.

Mais il y a quelque chose de plus, qu’il nous convient de saisir au moment même de son apparition éphémère. Ce qui intrigue les chercheurs en effet concernant les cavernes, c’est pourquoi descendre aux entrailles, sans air ni lumière pour faire naître l’insaisissable ?

C’est que les cavernes sont le sépulcre du livre, à la fois son lieu de naissance et son lieu de mort : le lieu où, rien n’ayant encore eu lieu, tout se joue ; le lieu où le livre, en tant que roche gravée ou tatouée, prend son lieu de livre, petit bâtiment qui n’a rien d’universel : une grotte, un repaire, une cavité sensible. Si l’écriture n’a que cinq mille ans d’usage, il y a trente-deux millénaires on mettait des couleurs et des formes sur des murs de grotte. C’est pourquoi Quignard demande justement : Qu’est-ce qu’une expérience de cinq mille ans ? (PT1 328)

Nous conservons pour l’instant les occurrences de la lecture-écriture pour notre troisième partie ; nous observons ici le trajet liminaire qui nous permet de dégager ces occurrences.

Nous observons le passage du support à la lettre, et de la lettre au corps ; nous observons le passage à la limite du dedans et du dehors.

De même le légendaire et ordinaire déchirement ou rupture dont témoigne la naissance, l’esseulement où astreint la scissiparité de la reproduction des mammifères et qui la redouble et qui claquemure dans la destinée individuelle, la sexuation qui marque le corps et jusqu’à l’espoir lui-même très improviste de plaisir qu’il en tire, enfin l’interruption future, absolue, et si prompte que la mort traduit sans espérance que rien la supplée jamais ou la prolonge invraisemblablement, d’une rapidité et d’une brusquerie bouleversante — dont l’appréhension hante l’esprit durant toute son activité —, tout cela de surcroît semble aller dans le sens d’une expression humaine structurellement fragmentaire.

Cependant les œuvre chasseresses, poétiques (puis religieuses, philosophiques et plus généralement littéraires) les plus anciennes sont portées par une volonté qui paraît très différente : essentiellement continue, unifié, symétrique. (GTF 27)



Nous percevons ici un premier rapport structurant : le rapport entre l’un et le multiple, l’unique et le divers, le solitaire (que nous avons abandonné il y a quelques pages) et le pluriel. La transition se fait naturellement entre la poétique de la nature précédemment évoquée (et qui n’a rien de l’anthropomorphisme romantique), avec sa noria de termes «scientifiques » (scissiparité, mammifères, sexualité…) et la version culturelle, au sens propre, « doué de culture » (poétique, religieuse, philosophique, littéraire), la chasse représentant toujours une espèce de transition métaphorique (et doublement si l’on se rappelle nos précédentes remarques).

Nous remarquons aussi les bornes déjà évoquées de la naissance et de la mort, lesquelles marquent le destin de la collectivité animale ou humaine, et le souci de l’individu lui-même ; c’est dans l’intervalle de la vie, simple période, fragment infime du monde, que se joue l’ensemble des tensions propres à l’activité humaine : la survie du/dans le groupe et la survie de l’individu : l’on passe ainsi de la reproduction-nutrition animale, au plaisir humain dans la sexualité ou l’art.

Mais en continuant notre lecture de la Gêne technique à l’égard des fragments, et en laissant de côté encore la problématique du fragment que ce livre concentre avec brièveté et clarté, qui requiert plusieurs questionnements préliminaires, nous arrive un autre rapport tout aussi important.

On dit des groupes de petits traits qui sont sur les parois des cavernes qu’ils marquaient ces rythmes [les rythmes chantés et dansés dans les rituels] et sans doute en aidaient la mémoire. L’espace lui-même du corps et sa différentiation symétrique sont inévitablement liés au regard des bêtes mammifères que nous sommes à la notion de beauté […] Ces écrivains — ou plutôt ces inscripteurs — ont plus de 5 000 ans et leur « page » rocheuse est un corps humain en pied. De façon générale le désir qui nous porte vers un corps ne naît pas avec beaucoup de probabilité de son asymétrie ou de son démembrement. Ce sont son unité, son caractère axial, son intégrité, la proportion contagieuse de sa symétrie, la pudeur qui tend à l’unifier — dont on dit qu’elle est une prodigieuse robe qui n’existe pas dont le corps s’enveloppe et où il se retotalise subitement pour susciter le désir qui nous persuadent de sa beauté et qui nous donnent l’envie de la connaître, c’est-à-dire de nous approcher de lui, de le voir, de le toucher, de le lécher, de le flairer, puis enfin jouir de lui. (GTF 28-29)



Ce nouveau rapport est celui du corps à la lettre, et, subitement, du désir du corps, au désir de lettre, soit de la sexualité à la lecture. C’est ce rapport qui nous enjoint à nous pencher sérieusement sur ce thème d’une physique commune au corps et au livre et que l’on peut cherche à discerner dans une œuvre dont les thèmes du sexe et de la littérature sont sans conteste d’une capitale constance.

La garance

Un nouvel archiviste est nommé en ville. Mettons qu’il a pour tâche une refonte complète du catalogue, du fonds déjà séculaire de la bibliothèque. Ce nouveau personnage est aussi un grand lecteur. Il va s’échiner à exhumer des textes, souvent anciens, parfois oubliés, mais il ne va pas seulement ranger les volumes sur des étagères selon leurs formes, leur tailles ou leurs couleurs.

Il saura aussi les lire.

Qu’est-ce qu’un bibliothécaire ? C’est un cerbère et un garant. Il établit des choix, mais il les établit sciemment. C’est-à-dire qu’il est un passeur : il appartient au lieu même de la bibliothèque comme à tous les lieux des lecteurs (possibles). Il est le « nouvel archiviste », comme le décrit Gilles Deleuze au début de son Foucault, petit ouvrage sur le philosophe éponyme lequel consacra des pages importantes85 à la problématique du « monde clos », catégories de lieux sans lieux, lieux de passage ou transition, au rang desquels se rangent hôpitaux, prisons et… bibliothèques86.

Jorge Luis Borges, qui est la racine de Les Mots et les choses du même Foucault et selon lui87, notons-le au passage, a décrit de manière inédite et sans doute décisive, ce topos récurrent de la bibliothèque. On se rappellera la nouvelle intitulée La Bibliothèque de Babel, où ladite bibliothèque se confond avec l’univers, éclairée, solitaire, infinie, parfaitement immobile, armée de volumes précieux, inutile, incorruptible, secrète88.

On se rappelle enfin que Georges Bataille était bibliothécaire.

*

Tous ces noms, alignés comme en une liste, sont aussi devenus, souvent, des signes symboliques d’une certaine idée de la littérature. Tous ces gens sont des lecteurs, et, comme incidemment j’ai pu le montrer, on s’aperçoit que leurs relations sont essentiellement livresques, pour ne pas dire littéraire. Deleuze écrit un livre sur Foucault ; Foucault parle de Borges ; Borges de bibliothèques…

On s’aperçoit que le bibliothécaire, la figure du garant des livres, revêt un sens particulier : il est à la fois dans et hors ; il est à la fois hors du livre, du bâtiment même, et dans le livre, dans le bâtiment. Nocher, il est celui sans terre propre, il est aussi anonyme. Il est le lecteur.

Dans l’ordre du livre (je veux dire dans l’ordre qu’établissent entre les différents éléments qui composent le monde du livre au sens large), ...

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