Bernard Noël| La coïncidence



Nous vivons dans de l’arrêté. Et, en même temps et paradoxalement, dans du fuyant. Car si notre vie nous emporte irrémédiablement vers la mort, cette fuite est sa substance même. Or nos organes de pensée et de perception ne cessent de combattre cette hémorragie en la niant ou, au moins, en la dissimulant. Toute la pensée et l’art d’Occident, de l’Antiquité au début du xxe siècle, n’ont peut-être été qu’une tentative toujours reprise et toujours moins assurée d’elle-même pour résoudre ce paradoxe par élimination de l’un de ses deux termes : soumise au temps, la vie n’est, au mieux, qu’un jeu d’ombres, au pire, qu’une déchéance dont seuls l’intelligible, pour la pensée, et la représentation, pour l’art, peuvent nous sauver.

Le langage est l’instrument de ce sauvetage, lui qui nous habite si bien qu’il fait du continu du devenir, le discontinu des formes –– des choses –– que nous percevons en les nommant. Ce que nous voyons, ce sont des noms, de la pensée. Du découpé –– de l’abstrait. Nous avons en tête une description apprise du monde qui, tout organisé, surgit à chaque regard. Ce flux inexorable dont est traversée notre intimité organique, notre conscience ne cesse d’en fixer des vues qui gomment sa labilité pour nous offrir une immobilité, une stabilité que nous payons d’une foncière séparation. Toujours en face, c’est-à-dire à distance, des choses, des êtres et de nous-mêmes nous ne pouvons jamais coïncider.

Autrement dit, et pour utiliser maintenant le vocabulaire de Bernard Noël, le visible nous sépare du réel. « Somme de ce que nous voyons » dit-il, il est le mode sous lequel nous apparaissent, découpées et articulées par l’acte de nomination, les choses qui forment le spectacle du monde. Espace médiateur à travers lequel nous voyons, c’est-à-dire nous reconnaissons la réalité dans l’image que nous en avons, « … le visible n’est pas le réel, il est sa représentation ». Or, ce que cherche Bernard Noël depuis toujours, c’est à déchirer cette représentation afin de, précisément, coïncider, c’est-à-dire non pas de voir mais d’être le réel. « Vieux besoin, dit-il encore, d’être la chose et non plus la représentation de la chose ». De retrouver, ne serait-ce qu’un instant, cet état originaire où, sans recul, ...

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