Antonio Gamoneda | L’extase blanche

Ah la morphine dans mon cœur : je dors les yeux ouverts face à un territoire blanc que les mots ont abandonné.

Antonio Gamoneda, Livre du froid





La poésie d’Antonio Gamoneda a été connue tardivement en Espagne. Et elle a été si largement ignorée en France que la récente anthologie de la poésie espagnole de la Pléiade, qui devrait faire autorité en la matière, l’ignore superbement. Outre les palmarès institués ou les effets de ce que Cernuda appelle les « survivances tribales dans le milieu littéraire », cette méconnaissance est due, en partie du moins (car Gamoneda a tout de même obtenu le Prix Castilla y León de las Letras en 1985 et le Prix National de Littérature en 1988) à l’attitude du poète lui-même resté longtemps à l’écart des courants dominants qui ont irrigué et irriguent encore la poésie espagnole de la seconde moitié du xxe siècle. Il faut dire que, depuis deux ou trois ans, la critique officielle et les grandes institutions culturelles se rattrapent puisque Antonio Gamoneda a reçu rien moins que le Prix de Littérature de la Communauté de Madrid 2005, Le Prix Européen de Littérature 2006, le Prix Reina Sofía 2007 et, last but not least, le Prix Cervantes — le Nobel hispanique — 2007.



*

.



Un poète à contre-courant

Au caractère provincial ou périphérique de cette œuvre dans le cadre de la poésie des années 50 (Gamoneda n’a jamais quitté León), il faut ajouter une marginalité plus profonde, non plus géographique et culturelle, mais sociale. Antonio Gamoneda, en effet, n’appartient pas, comme la majorité de ses compagnons de promotion, à la bourgeoisie. Ce qui a pour conséquence de donner à sa poésie un ton singulier puisque, à la différence des poètes de son âge qui fuient à leurs débuts le pathétique de la poésie sociale dominante, il ne manie ni l’ironie, ni la dérision vis à vis des valeurs d’une classe qui n’est pas la sienne. Il s’en explique clairement dans un petit texte consacré à Blues castillan, livre composé entre 1961 et 1966 (publié tardivement en 1982) : « J’étais (qu’on me pardonne ce vocabulaire archéologique) un prolétaire ; je l’étais, du moins, les années où j’écrivis le Blues et les vingt qui précèdent et lui donnent son contenu. L’ironie n’était pas dans le style de la classe à laquelle j’appartenais. Nous avions — j’avais aussi — un certain droit au pathétisme, forme d’exhibition vicieuse qui affecte, me semble-t-il, cinquante ou soixante pour cent de la poésie produite ces cinq cents dernières années. »

Car Antonio Gamoneda me semble être le seul poète de sa génération, avec José Ángel Valente, à s’être nettement démarqué de ce courant qu’on nomme, en Espagne, « poésie de l’expérience ». Jaime Gil de Biedma, Angel González, Francisco Brines, Claudio Rodríguez même, pour ne citer que quelques poètes importants, ont évolué par rapport à leurs débuts, ils se sont développés : ils ne se sont pas transformés. Valente et Gamoneda — c’est ce qui rapproche deux trajectoire aussi singulières — ont chacun pris au même moment un tournant qui métamorphose leur poésie. Valente, de manière plus progressive, en l’espace de trois livres, Intérieur avec figures, (1973-1976), Material memoria (1976-1977) et Trois leçons de ténèbres 1978-1979) ; Gamoneda, de manière plus brutale avec son grand poème Description du mensonge, composé dans le courant de l’année 1975-1976, et qui marque une ligne de partage tout aussi décisive dans son œuvre. Moment charnière où tout un passé de douleur mais aussi de solidarité et d’espoir s’efface devant un futur inquiétant : celui du capitalisme avancé et du monde global.

D’où, dans les deux cas, un mouvement de rétraction et donc de résistance, qui mène Valente du poème comme exercice de méditation dans la ligne de Cernuda au poème comme exercice de disparition, visée de ce point zéro où, à l’exemple des mystiques, tout s’annule et resurgit dans l’éclat d’un langage comme à l’état naissant ; Gamoneda, d’une pratique du poème comme célébration ou dénonciation à une pratique de confusion des genres dans laquelle l’image devient le foyer hallucinant d’une vision tragique où sa voix, parce qu’elle affronte l’expérience de la mort, s’engloutit pour resurgir, elle aussi, transfigurée. Chez l’un comme chez l’autre, l’écriture poétique est éprouvée et pensée comme incarnation, physique du langage — comme rentrée en matière. L’acte poétique n’est pas subordonné au vécu, ...

Vous êtes en mode prévisualisation. Acheter ce livre