Borges, dans l’un des textes qu’il consacre à Quevedo, s’étonne de ne pas le voir figurer dans le Panthéon de la littérature universelle, alors qu’il le tient pour « le plus grand artiste des lettres hispaniques ». Sans doute, avance-t-il, parce qu’à son nom n’est associé aucun de ces grands symboles qui marquent l’imaginaire collectif. Sophocle a pour lui les yeux crevés d’Œdipe, Dante, les cercles de l’enfer et la rose du Paradis, Rabelais, Gargantua, Cervantès, Don Quichotte et Sancho, Shakespeare, Hamlet et « to be or not to be », Melville la baleine blanche... Même l’illisibilité de Góngora et de Mallarmé les a fait passer à la postérité. Pour Quevedo, en revanche, rien d’autre que le massif imposant d’une œuvre écrite dans la langue sans doute la plus extraordinaire qu’ait connue l’Espagne. Ce qui expliquerait peut-être et la difficulté à l’exporter dans d’autres cultures, et sa capacité à susciter d’abord et essentiellement l’admiration des écrivains et des poètes.
En effet, la grandeur de Quevedo est avant tout verbale. Son œuvre n’est celle ni d’un philosophe, ni d’un théologien, ni d’un penseur politique. Elle est d’abord celle d’un poète au sens le plus large et en même temps le plus précis du terme. Ses idées sont communes et empruntées et il n’invente aucune des formes littéraires qu’il manie avec une virtuosité sans égale. Autrement dit, ce qu’il nous laisse, c’est un passage de vie qui ne s’incarne dans aucune figure universelle, aucun symbole, aucun événement pathétique mais dans le flux ininterrompu d’une incomparable force de langage où le laconisme le dispute à l’hyperbole, la fulgurance à la surcharge, la simplicité à la complexité. Cette force, on la retrouve concentrée dans ses poèmes et, en particulier, dans un certain nombre de sonnets parmi les plus mémorables de la poésie espagnole. Car Quevedo, avec quelques uns de ses grands contemporains — Malherbe, son rival Góngora, Shakespeare et John Donne — est sans conteste l’un des maîtres du sonnet européen. C’est donc comme tel qu’on le présente ici, en privilégiant dans son œuvre foisonnante un genre qui, par son universalité, traverse les frontières et nous parle encore directement.
I
Francisco de Quevedo y Villegas naquit à Madrid en 1580, d’un père successivement secrétaire de l’impératrice Marie d’Autriche à Vienne, puis d’Anne d’Autriche, quatrième femme de Philippe II, et d’une mère qui en fut la dame d’honneur. Orphelin dès l’enfance, il fit à, l’Université d’Alcalá de Henares, de brillantes études de lettres, de philosophie, de droit, de médecine et de théologie. Outre le latin et le grec, il connaissait l’hébreu, l’arabe, l’italien et le français. Musicien, excellent danseur malgré ses pieds tournés en dedans, il fut un bretteur si redouté qu’on l’accusa, en 1610, d’avoir tué en duel un chevalier maltraitant une femme. Ce qui le conduisit, peut-être à s’exiler en Italie un peu plus tard.
Laid — « Un jour on vit un homme accolé à un nez », dit-il de lui avec humour — et myope — il a donné son nom aux lorgnons autrefois appelés « quevedos » —, on sait qu’il brûla de deux passions : la politique et la littérature. Si la seconde lui apporta une célébrité précoce qui, au long de sa vie, ne se démentit jamais, la première ne lui valut que des déboires. Ami, conseiller et confident du duc D’Osuna, favori de Philippe III et vice-roi de Sicile, il occupa divers postes (chargé d’ambassades auprès du pape, « agent secret » et même ministre des finances du vice-royaume de Naples) avant de tomber en disgrâce avec son protecteur en 1620. Il connut alors la prison (jusqu’en 1623) puis l’exil (1628) et, pour rentrer en grâce auprès du comte-duc d’Olivares, le favori de Philippe IV, il épousa en 1634, malgré sa liaison avec une actrice qui lui avait donné plusieurs enfants, une veuve quinquagénaire dont il se sépara deux ans plus tard. Ce qui n’empêcha pas Olivares de l’accuser d’être l’auteur de libelles contre son gouvernement et contre le roi et de le faire emprisonner, en 1639, dans un cachot humide où il supporta ses peines avec une équanimité qui força le respect et dont il ne devait sortir qu’en 1643, ruiné, perclus et presque aveugle. Il se retira alors à La Torre de Juan Abad, village de la Manche où il possédait une maison, et mourut épuisé, en 1645, à l’âge de soixante-cinq ans.
Cette vie agitée, fertile en rebondissements mais irrémédiablement marquée par les revers de fortune et le déclin, est comme le reflet individuel de cette Espagne dans laquelle il vécut. Né sous Philippe II, ...