Une lecture de la « Nuit obscure »
À l’origine de l’expérience amoureuse, il y a une sortie. Quelque chose vient de se produire qui a laissé en vous un vide qui est une attente : le monde autour ne vous suffit plus, ni votre corps, ni votre identité, ni ce langage sur lequel se fondaient toutes vos certitudes, à commencer par cette affirmation de vous-mêmes que vous appeliez moi. Alors vous sortez. C’est la nuit. Ou la plus extrême lumière, c’est la même chose. Vous avancez. Vous ne savez plus rien. Ni où vous êtes, ni ce que vous êtes. Et c’est une brûlure, une joie intense. Comment dire cela autrement que par une plainte et un chuchotement ? Écoutez :
En una noche oscura
con ansias en amores inflamada
o dichosa ventura
salí sin ser notada
estando ya mi casa sosegada
Une voix parle dans l’écrit, qu’on n’entend pas d’abord. Parce qu’elle parle en silence. Mais elle est ce qui fait tenir les mots ensemble, les syllabes, le moindre phonème, leur donnant ce mouvement comme d’un souffle qui les traverse. D’abord la plainte : a,a,a, avec cette multiplication de la voyelle a, notamment sous sa forme accentuée et comme base de l’assonance a…a, elle-même constitutive de la rime : ansias… inflamada… notada… estando ya… casa sosegada. Cela glisse sous les mots, tissant entre eux un rapport si étroit qu’on ne les perçoit plus séparément. Comme ceux que relie cette assonance obsédante : le désir — ansias — et la nuit qui en est tout embrasée — inflamada — motivent, au sens le plus physique du terme, la sortie secrète — sin ser notada —, laquelle ne peut se produire que dans une maison apaisée — casa sosegada. C’est comme une basse continue, à peine sensible, d’où se détache le chuchotement des fricatives — les phonèmes [s] et [ch] entre autres — qui lui aussi tisse sa signifiance : oscura (obscure) la noche (la nuit) est dichosa (joyeuse), parce qu’elle est pleine d’ansias (désir) et d’amores (amour). D’où la sortie secrète — salí sin ser… — puisque la maison est maintenant apaisée —estando ya mi casa sosegada.
Tout se tient à tel point que c’en est inextricable. Comme le corps et le langage. Si la prière est, à l’origine, un discours de gestes plus que de paroles, le poème est un geste discursif : le maximum de corporalité dont puisse être investi le langage. Tout en découle. C’est là que mystique et poésie se rencontrent et se confondent. Une « oralité » est au travail, qui n’a rien à voir avec du parlé. Elle est, silencieux, ce mouvement du corps qui fait le sens aussi bien et autrement que ...