Ramón Gómez de la Serna

1, Dans la nébuleuse



Ramón, dans la nébuleuse…

Le Livre muet



C’est par une brève mise en situation du Livre muet qu’il faut commencer. Afin de cerner, ne serait-ce qu’à grands traits, l’historicité d’une écriture qui va se faire avec et en même temps contre son temps. Quand Ramón Gómez de la Serna l’écrit, à Paris, l’hiver 1909-1910, il a vingt et un ans. C’est, en France, l’époque du Symbolisme finissant et de la crise non seulement de la notion de roman mais, plus largement, de celle de genre littéraire. Une crise qui s’annonçait depuis longtemps déjà, dès 1852, avec Flaubert rêvant d’écrire « un livre sur rien, un livre sans attaches, qui se tiendrait lui-même par la force de son style comme la terre sans être soutenue se tient en l’air... ». À la fin du xixe siècle, un certain nombre d’œuvres vont tenter de réaliser ce rêve, en partant à la fois de la fameuse « crise du vers » évoquée par Mallarmé et de la remise en cause, dans le roman, de la convention réaliste ou naturaliste. Pour leurs auteurs, la prétention du naturalisme à reproduire la réalité n’est qu’une illusion. Toute réalité n’est, en effet, que la rencontre du désordre des phénomènes et d’un esprit qui les organise. Saisir la réalité au plus près — puisque telle est aussi leur ambition —, ce sera donc abandonner l’absurde prétention objective, laquelle veut ignorer que le langage est une abstraction, incapable de nous donner les choses, pour — dira Dujardin, l’inventeur du monologue intérieur avec Les Lauriers sont coupés, en 1883 — « se plonger dans les profondeurs de l’âme ». Ces jeunes écrivains — Huysmans, Gide, Barrès, Loti, de Gourmont, etc. — ne vont cesser de battre en brèche le patron du roman de l’époque au nom d’un impérieux désir de faire coïncider la littérature et la vie. Si Barrès peut affirmer que « la réalité varie avec chacun de nous, puisqu’elle est l’ensemble de nos habitudes de voir de sentir et de raisonner », Jules Renard écrit dans son Journal : « Il y a les conteurs et les écrivains. On conte ce qu’on veut ; on n’écrit que soi-même ». Et il conclut : « La formule nouvelle du roman, c’est de ne pas écrire de roman ». Ce qu’Alain Fournier illustre par ces lignes suggestives : « Avec Laforgue il n’y a plus de personnage du tout c’est-à-dire qu’on s’en fiche absolument. Il est la fois l’auteur et le personnage et le lecteur de son livre. Le personnage s’embarque-t-il un soir d’août : ah ! les crépuscules des petits ponts en été ; hein ! les hirondelles qui filent, les chiens qui aboient à la soupe sur une péniche amarrée. Allons en voilà assez : le personnage est à présent au soleil, au printemps : ah ! ces matinées comme on n’en trouve plus avec des abeilles dans les herbes, etc. Évidemment, ça c’est plus vrai que tout, plus profond que tout. Il n’y a pas de supercherie, il n’y a plus de petite histoire. Ça n’est pas du roman, c’est autre chose. »

Cet « autre chose », c’est sans doute Les Nourritures terrestres qui en est la manifestation emblématique. Marqué par Gœthe, par Wilde, par Rimbaud et, surtout, par Nietzsche (même s’il affirme ne l’avoir lu que pendant l’écriture de L’Immoraliste, mais il était dans l’air du temps), Gide retrouve ici, après les quintessences et les extases quelque peu décadentes d’un certain Symbolisme, la puissance de la terre. Oui donné au devenir, ce livre est la célébration de la fraîcheur toujours renouvelée de l’instant, qui devait être l’un des thèmes majeurs de la littérature du xxe siècle. D’où, avec le rejet des conventions sociales et religieuses étouffantes, le rejet de l’hypocrisie du personnage et du mensonge du récit. « Il ne s’agit plus de raconter mais de tout dire » d’une vie « saisie dans son tout venant ». Cette absence de limites bien définies dérouta tellement en 1897, qu’on parla très peu du livre, sauf pour déclarer, comme un critique de l’époque, qu’il ne s’agissait « ni d’un poème ni d’un roman ». Ou comme un autre, plus tard, d’« une œuvre indéfinissable, d’un genre qui ne ressemble ni à la poésie, ni au roman, ni à l’essai. »

S’il faut s’arrêter sur ce livre, c’est parce qu’il constitue un précédent indiscutable au Livre muet. On sait par une longue conférence contemporaine de cette œuvre, « La conception de la nouvelle littérature », que Ramón Gómez de la Serna était très informé de la culture européenne de l’époque. Outre Nietzsche, la référence alors incontournable, il cite Emerson, Stirner, Gorki, Shaw, Wilde, Whitman et, parmi les Français, Taine, Barrès, Khan, Zola, Mallarmé, France, Mendès, de Gourmont, Mirbeau, Colette, mais curieusement, ...

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