Sixième jour 

Chaque fois que je reviens du petit déjeuner c’est comme si, pendant mon absence, s’était produit un miracle : lit fait, chambre propre, et rangée avec un soin méticuleux, bien que ce ne soit pas toujours la même jeune femme qui officie, si j’en crois l’ordonnancement de la pièce après leurs passages respectifs. Ainsi les deux chaises sont soit poussées contre le mur, face au lit, soit disposées autour du guéridon. Le petit sac-à-dos est soit rangé dans la penderie, soit posé contre le mur, près des chaises. Pour le reste, des consignes ont été passées et sont respectées à la lettre : serviettes pareillement arrangées et alignées, tapis de bain pareillement plié et disposé sur le coin du bac à douche, papier hygiénique à l’extrémité pareillement pliée en triangle. Hier, le tee-shirt laissé par mes soins (ou mon absence de soin, devrais-je dire) sur la chaise que je n’utilise pas a été suspendu sur un cintre dans la penderie et, ce matin, le livre de James Sacré, momentanément abandonné sur le lit vacant, a rejoint la pile des livres (Antunes, Bonnefoy, Faulkner, Gaspar) contre le téléviseur. Même les quelques vivres dont je dispose ont été soigneusement rangés : paquets de gâteaux empilés, clémentines débarrassées de leur filet et alignées sur l’étagère. Maintenant je me méfie des manières un peu trop expéditives de mes hôtesses : j’ai mis de côté, à l’abri dans ma valise, deux sacs plastique indispensables pour transporter mon pique-nique et envelopper mes déchets. Hier, un sac vide, malencontreusement laissé en évidence sur le plan de travail, près de l’évier, a été promptement jeté. Une femme veille donc sur moi dans l’ombre, prend soin de mes petites affaires, telle une bonne fée. Ce traitement tient-il à mon statut d’homme seul ou s’agit-il des dispositions habituelles de l’hôtel ? 

En face, l’indépassable alignement des fenêtres d’un immeuble de bureaux. Je n’y vois jamais personne ou presque. Un étage plus bas que ma chambre, une fenêtre où s’encadre le profil d’une jeune femme obnubilée par l’écran d’un ordinateur. Un reflet dans la vitre m’empêche de la distinguer tout à fait. Au rez-de-chaussée, une sorte d’atelier (de couture ou de petites réparations, je ne sais pas bien) à en croire la présence de deux longues tables, perpendiculaires à la fenêtre, où s’affairent un homme âgé, parfois une jeune femme à cheveux courts et, face à eux, une autre jeune femme, mais jamais la même, me semble-t-il. Au quatrième, un bureau est constamment allumé. Je n’y distingue rien d’autre qu’une de ces cloisons constituées de cubes de verre épais, translucide, pareils à des culs de bouteille cubiques : peut-être la salle d’attente d’un médecin, d’un dentiste. Les autres fenêtres sont protégées par des stores à lamelles. Le soir, dans la pénombre, j’aperçois le bureau du deuxième, la silhouette de l’ordinateur éteint qui guette, silencieusement, mais impatiemment, à la manière d’un animal de compagnie, ...

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