Dans le train qui me conduit à la petite ville voisine, M., ville dont je ne parviens pas à écrire le nom chargé d’effroi (digne d’un de ces jeux de mots dont Lacan abusait), but de ce voyage, de cette escapade, assis en face d’une femme aux cheveux blancs et courts, la soixantaine allègre, gilet, sous-pull, pantalon, chaussures (montantes, en peau retournée, assurément confortables et peut-être également danoises) assortis dans un camaïeu de marron et d’ocre, veste de fourrure marron accrochée à la patère au-dessus d’elle. Appuyée, de biais, mais très droite et raide, au dossier du fauteuil, tournée vers la vitre, vers l’extérieur, parcourant, lunettes sur le nez, un mince fascicule dont je ne réussis pas à lire le titre ni à deviner le contenu (revue didactique ? communication scientifique ?). Plongée dans sa lecture dont elle ne s’extrait que pour détailler avec soin les quelques voyageurs qui progressent dans l’allée centrale, regard en haut des lunettes, visage légèrement incliné, non pas les observant, mais les toisant, les évaluant, du même air austère qui signifie à l’autre autant la mise à distance que le dérangement subi, semblant contempler quelque spécimen étranger à son espèce. Pas la moindre ébauche de sourire. Noli me tangere. Et cependant une grâce, une distinction qui forcent l’émerveillement.
Puis dans la ville, dans cette ville, dont le nom à lui seul suffisait, suffit encore, à l’effrayer. Traquant quoi ? Cherchant quoi ? Quelque chose qui d’un coup viendrait le submerger, le prendre, le ressaisir : une maison, un immeuble, l’angle d’une rue, un carrefour,… Puisque c’était là. Là qu’était tapi, enfoui, enterré le monstre.
Et aussitôt descendu du train, à peine arrivé sur la minuscule place devant la gare, étreint par une émotion inexplicable (pas seulement due à ce qu’il aperçut en premier lieu, l’enseigne surmontant la vitrine du magasin qui faisait face, en lettres découpées et lumineuses disposées sur le toit : POMPES FUNÈBRES), fragilisé soudain, esprit en éveil, sentant confusément une série de signaux s’allumer dans sa petite mécanique personnelle, l’échauffement électrique d’une lame qui commençait à vibrer, qui s’était mise en alerte. Paralysé, tétanisé, incapable d’aller plus loin, de traverser la placette, de plonger dans l’une des artères qui y débouchaient, l’appelaient, faussement calmes, faussement assoupies, un piège, un leurre pour l’attirer dans un gouffre. Obligé de reculer, de se replier dans le hall de la gare, le kiosque à journaux où il balaya des yeux les titres de la presse sans parvenir à en fixer aucun, alignement de mots, de signes obscurs, de photos vides de sens, hagard. Avait examiné les horaires de retour sur un immense indicateur jaune, tout en jetant de brefs coups d’œil vers la place, les rues, animées d’une continuelle circulation automobile mais où aucune catastrophe, aucun événement insolite ne survenaient. Les mêmes horaires évidemment que ceux qu’il avait déjà consultés à la gare de départ : un train à trente-sept de chaque heure. Il pourrait quand il le voudrait repartir, quitter ce lieu. Tout semblait en ordre. De l’autre côté de la place, les lettres lumineuses avaient perdu de leur éclat funeste.
L’alerte était passée.
Se lança dans la ville, mains cependant moites et battements cardiaques plus sourds qu’à l’ordinaire.
Donc retrouver cet hôtel (Près d’une place, puisque de la chambre on pouvait voir l’ambulance qui s’y était garée, m’avait dit, au téléphone, ma grande sœur, Tu ne t’en souviens pas ? Non).