Assailli, au petit déjeuner, d’une irrépressible bouffée d’émotion. L’envie de pleurer, yeux embués. Retour probable à ce pour quoi je suis là, ce que je suis venu y faire d’un peu inexplicable, d’un peu confus et irraisonné. Appréhender cette mort qu’«on» m’a volé, ce deuil qui n’a pu se faire dans l’insouciance de l’enfance. N’était pas ça la raison de mon retour ici, trente-cinq ans plus tard ? Remonter le temps, reconstruire cette lointaine et décisive semaine, revenir sur ce passé enfoui, sur ces instants dont je ne garde rien, que j’ai vécus avec une relative ou peut-être même pas relative, avec une absolue désinvolture. Juste le regard des autres sur moi pour m’obliger à mesurer l’importance de l’événement. Parce que cette mort ne me touchait pas. Je ne comprenais pas. Aveugle. Sourd. Je savourais l’occasion offerte de jouer, avec mes cousins que je voyais peu, d’interminables parties de baby-foot tandis qu’en haut la famille veillait le corps ou du moins le cercueil (plombé ici, dans cette ville ou celle d’à-coté, au bord de ce lac). Tout continuait comme à l’habitude, si ce n’étaient ces complications : l’arrivée de la famille, des oncles, des tantes, des cousins, la cérémonie religieuse, les pleurs que les regards portés sur moi réclamaient. Mais ce n’était déjà plus elle, plus cette vie d’autrefois. Ce monticule de terre fraîche, puis cette plaque de marbre m’ont toujours laissé indifférent.
Un bref instant, me traverse l’esprit :
Jeter un bouquet dans le lac.
Et aussitôt : Ridicule.
La volonté de me débarrasser d’une culpabilité née d’une prière avortée : Nous allons prier pour ta maman, avait signifié la grand-mère ce soir-là, dans cette modeste chambre d’hôtel où ils attendaient, espéraient peut-être encore, pour qu’elle guérisse, avait-elle ajouté, en sortant le chapelet qui ne la quittait jamais. Mais lui, enveloppé dans l’obscurité de la chambre, s’était défilé, avait vaguement marmonné, produit un bruit de gorge de plus en plus faible avant de se taire, se contentant de donner le change en glapissant de loin en loin quelques « vous salue Marie » et « Amen », tandis que son esprit vaquait ailleurs, vers les cygnes peut-être, la sourde vengeance qu’il leur préparait, ou songeait à l’étrangeté de leur présence ici, la nouveauté que cela devait représenter pour lui, ce temps qui semblait sans fin dans ce lieu inconnu. Avait donc laissé la grand-mère à ses prières, non par indifférence ou lassitude mais avec l’idée confuse de mettre à l’épreuve la bonté du Dieu, sa miséricorde partout proclamée. Et elle était morte. Le Dieu l’en avait rendu complice.
Le dimanche, au petit-déjeuner, les croissants sont d’une qualité supérieure, non pas les croissants mous et fades, industriels, achetés au Migros ou au Manor, mais de vrais croissants de boulanger, croustillants et fermes.