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Elles, en premier toujours c’est elles, qu’on voit. Assises, avec leurs couvertures. Et qu’en voyant on se souvient d’avoir vues, dans tous les magazines, sur tous les écrans, courir dans les rues pour s’approvisionner en échappant aux balles. Ces corps osseux d’elles passant en tous sens, se croisant sans se voir, dans des envols d’étoffes, de plis.

Le pire, entre autres, c’est qu’on aurait presque juré qu’ils dansaient, ces corps d’elles, ou de leurs homologues, ces points de mire, dans l’éblouissante et en même temps opaque lumière d’une belle journée dans un centre ville, ville en grande partie désertée. On les voit encore.

Oser dire que la scène est belle, le moment sublime. Qu’elles sont belles, ces coureuses, qu’on comprend soudain qu’une danseuse ce doit être ça, que la danse c’est ça, enfin ça, ce sublime. Que le sublime vient de savoir que chaque élan peut être le dernier, l’ultime bond.

Elles courent et sans relâche le péril guette, tapi dans l’ombre, patient, et qui les force à danser contre cette fatalité, et elles ne vont pas y échapper, il ne faut pas croire. Ont beau courir, où qu’elles aillent, elles y courent tout droit.

Et le monde les regarde courir, danser. Et moi donc, moi avec.

Et si ce n’est pas ces assises, les danseuses, c’est leurs voisines, cousines, sœurs. De la même ville, d’un autre village. Sœurs immobilisées, figées maintenant, de toute façon, archivées. Au mieux réduites à ces abris de planches et de rideaux.

Regroupées, perdues.

Ne sachant pas quand ça finira, entend-on toujours dire, ou dit-on. Sachant que ça ne finira pas, savent-elles.

Sentant que c’est non seulement elles, mais la ville, mais le pays, mais le monde, pour ce qu’elles en savent, ce qu’elles en voient, qui s’est mis à se disloquer, est en train de se désagréger, s’en aller comme on dirait en eau de boudin. En rien, in-extenso, le monde.

Ne sachant plus, elles, le monde, la parcelle qu’elles en ont sous les yeux, si ça fait une différence.

Ne voyant plus pourquoi il faudrait le savoir.

Et eux, les hommes, plus loin. Plus en extérieur, avec moins de couvertures, mais avec d’autres bricoles. De petites affaires, intimes, séparées, réduites à elles, à des indices, des choses. Choses plus ineptes l’une que l’autre, comme sont vite les choses. Histoire de tenir encore à quelque chose, de ne pas avoir l’impression de n’avoir plus rien dans ses mains, de se donner l’air d’avoir encore. De posséder encore. Pourvu que s’y attache, que puisse s’y raccrocher une idée, une idée vague de valeur, valeur forcément sentimentale. Choses à garder, avec quoi rester. Peigne, stylo, crucifix, photo, montre, canif, de ces choses poignantes, qui nous tiennent, tant qu’on peut y tenir.

Et voilà la terre autour. Tout autour, d’elles, et d’eux, on peut la sentir souffrir, la terre, endurer. Terre on dirait lointaine, mais comme une mémoire profonde, une musique triste, originelle. Et persistante, malgré son air de vision, vraiment tenace. Et d’un coup on reconnaît tout, y compris soi. Dans le fait même de ne plus rien reconnaître, s’y reconnaître.

Anéantissement alors de l’espace, du temps. De la différence, c’est à dire. C’est moi, c’était moi, sera, c’était là, là ou là. Avec la peur d’être seul à ressentir, sentant d’autant plus.

Ça vient de la qualité du silence, et de la lumière, on pense à un théâtre, que c’est l’un des plus grands du monde, c’est risqué à penser, mais puisque le mal est fait. Ça vient aussi sans doute du fait de tout si bien voir, de tout tellement savoir, de voir se dérouler, de s’identifier. De sentir la portée, à quel point chaque acte en figure un autre. Et aussi à cause du décor, étrange, incompréhensible. Pas un paysage, plus rien d’un paysage. L’idée qu’on se serait faite de quelque chose d’après. D’après un déluge archaïque. De commencement et de ...

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