En mars, le soleil commençait par instants fragiles à parfumer la ville entre océan et plaine d’un air qui étonnait à chaque fois les femmes : celui du printemps. C’est à ce moment-là que Clara et Irène invitèrent Romane dans la prison d’hommes.
Romane la rousse, corps multicolore, rond et fier, bouche rouge, voix assurée était peintre, artiste, créateur... tout ce que vous voulez. Mais elle utilisait peu ces mots. Elle disait : mon travail. Elle explorait des mondes comme on en voit tous les jours, la vie, la mort, les bateaux, les cailloux... Cinquante six cailloux, toujours le même et jamais, finalement. Vingt condamnés à mort exposés dans le château de Mélusine ! , trois bateaux, grandes toiles qu’elles réussirent à introduire dans la prison.
Clara l’avait rencontrée à Albi, dans le musée Toulouse-Lautrec ; enfin pas vraiment rencontrée. Elle était restée longtemps devant une huile sur carton, femme rousse vue de dos, quelques traits pour la robe resserrée à la ceinture, la nuque cachée sous le col en fourrure d’une qualité médiocre, les cheveux relevés sous un chapeau blanc rehaussé de rubans incolores. Flottait du bleu venu d’on ne sait où. À chaque fois qu’elle visitait ainsi un musée, une petite galerie, il lui restait dans les yeux un tableau, un seul, qui pouvait lui durer longtemps, des années parfois. En quittant Albi pour rejoindre les pays océaniques, elle portait en elle ce carton de Toulouse-Lautrec, couleur papier kraft, esquisse géniale d’un visage à jamais invisible, d’un dos dans les plis d’une robe suggérée, où le corps se dessinait là, surpris dans un mouvement naturel mieux qu’aucun nu.
Puis, quand dans l’atelier de Romane, Clara avait découvert ces grands papiers marron que l’artiste utilisait pour parler des irradiés d’Hiroshima, quand sur les cahiers d’esquisses elle avait vu les pierres orange striées à chaque fois d’une façon différente, elle avait pensé à nouveau à la femme rousse vue de dos.