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Devant la prison…

Devant la prison, Clara attendait.

Cet hiver-là, il y eut des matins de neige océanique, si bien que le manteau noir de la femme accrochait les flocons et que ses cartables retenaient des nids blancs. Elle demeurait alors immobile sous la douce chute et se laissait ensevelir par tous ces oiseaux silencieux, envahir par ces éléments extérieurs inattendus. La neige, en ce pays plus habitué aux vents d’Ouest, à la pluie et à une certaine douceur, surprenait les passants qui avaient mis le nez dehors tôt le matin. Il neigeait autour de Clara. Elle souriait seule, s’étonnait d’être blanche, fermait les yeux un instant et recevait les flocons sur ses paupières. Elle n’avait pas froid, elle s’endormait. Les voitures sur le boulevard passaient en un murmure à l’unisson, le trottoir était aussi blanc que la femme, ils ne faisaient plus qu’un, statue en sommeil, pierre fragile et éternelle. Le monde s’accordait la lenteur du temps pour une averse et Clara se laissa mourir quelques secondes ce matin-là. Elle n’était rien d’autre que femme sous la neige, masque opaque, rides éteintes, nuits lavées, désirs fondus. Et cette silhouette devant la grande porte étonnait les badauds et les automobilistes qui jetaient un œil, insistaient parfois au risque d’un accident en se demandant qui était cette femme, que faisait-elle ici, quelque peu soupçonneux devant ce comportement à travers lequel elle ne cachait pas qu’elle attendait bien devant la porte de la prison. Peut-être rend-elle visite à un parent incarcéré, un ami, un amant : elle vient alors tous les quinze jours, de loin ou simplement d’un quartier de la ville. Ou bien elle attend pour la dernière fois : il va sortir, ils vont rejoindre une vie incertaine, ils auront du mal à se reconnaître tout de suite, en dedans leurs cœurs battent en désordre, la séparation les a changés, creusés, et s’ils ont rêvé ces retrouvailles, elles n’auront pas le goût qu’ils espèrent. Mais un détail détruisait toutes ces hypothèses : les cartables. Au premier abord, de loin, on pouvait penser à des valises. Mais vite on s’apercevait qu’il s’agissait bien de deux sacoches comme en utilisaient les professeurs du collège voisin ou leurs élèves de sixième, chargés d’un sac volumineux, prêt à craquer qu’ils portaient sur le dos tel un fardeau qui les courbait en avant. Aux pieds de la femme, en effet, des cartables, l’un rouge bordeaux, l’autre noir, tous deux usés, ternes et cependant présents, tels des veilleurs infatigables, d’un côté et de l’autre de la silhouette, étaient posés à même le trottoir.

Un sursaut, et Clara ouvrait les yeux, quittait les marges de sa vie, les songes en lignes qu’elle inventait, s’ébrouait comme les moineaux au pied des platanes. De retour à la surface du monde, Clara apprécia les sonorités de la ville frôlant le silence, elle percevait le ronronnement doux des véhicules, roulant comme sur des œufs, allant lentement de peur de glisser. À l’angle du boulevard, elle vit s’avancer la belle silhouette blonde d’Irène qui longea le mur de la prison jusqu’à la porte. Elle rejoignait ainsi Clara à chaque fois, avec sur le visage les marques des matins de réveil en catastrophe, fumant la dernière cigarette avant celle de midi. Irène avait souvent le visage d’une nuit difficile. Clara fronçait les sourcils, ça va ? Oui, oui, ça va aller. Irène souriait comme un enfant après un chagrin et se taisait. Elles se racontaient très peu de choses.

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