Madame le juge suivit des yeux le doigt de sa visiteuse descendant le long des jours de décembre sur le calendrier maritime : 68, 79, 89, 96, 100. Jeudi 12 décembre, le coefficient de marée serait au plus fort et la basse mer offrirait en fin de matinée l’estran le plus large, la page la plus grande. Madame le juge d’application des peines avait d’abord qualifié de saugrenue, puis d’irréalisable la demande par lettre que lui avait fait parvenir une sorte d’écrivain nommé Clara Nuoij qui, aux quatre coins de la région, organisait ce que l’on appelait des ateliers d’écriture. Si le droit devait entrer dans le milieu carcéral, ce n’était pas de cette façon, et la jeune juge n’avait pas suffisamment d’expérience pour se laisser embarquer dans une aventure pareille. Inutile de se faire remarquer. De plus, les risques de débordements paraissaient importants.
Madame le Juge avait les yeux bleus et lors de la première rencontre avec Clara qu’elle avait acceptée malgré tout, par politesse, mais peut-être aussi par curiosité, les deux femmes s’étaient plues. L’écrivain, son accent caché derrière certains mots, semblait moins farfelue que ne se l’imaginait le juge, et le juge portait dans le regard cette humaine intelligence que l’écrivain souhaitait. Elles avaient lu les mêmes livres entre philosophie et poésie, et quand l’une énonçait telle idée, l’autre en situait la concrétisation et l’observation dans le monde, dans leurs vies, puis elles débattaient d’un point sur lequel elles n’avaient pas les mêmes références, et elles découvraient ravies, que leurs expériences différentes rencontraient toutes deux les mêmes recherches : celles qui concernent l’exigence d’humanité.
C’est ainsi que le juge réexamina la demande de Clara et qu’elle mit en place la procédure de permission exceptionnelle pour cinq détenus, ...