Dans les zones sensibles

Au nord. Une dune, pas très grande, mais courbée comme les géantes qu’il a aperçues dans le désert. Plus ramassée, obstinée. Elle était déjà là quand il est arrivé et s’est installé. Le nombre des immeubles d’habitation était moins important. Quelques barres étendues autour de la gare RER à peine construite. Des rues dépourvues de trottoir. De grands espaces de jeu vierges pour les enfants. Rentrer de la gare les chaussures pleines de boue l’hiver. Enfin, c’était beaucoup mieux que le bidonville où il avait habité jusqu’alors. Le logement, il l’a obtenu parce qu’on allait construire un supermarché sur le site de ces logements de fortune. Une chance.

La dune s’est tassée, à la longue, sous les enjambées des enfants des immeubles voisins. Autour d’elle, des buissons ingrats se sont développés contre de chétives clôtures métalliques. Quand, afin de briser l’avancée de l’ennemi, on se hisse à son sommet, de l’autre côté on peut apercevoir un jeu à grimper qui ressemble au squelette d’un animal légendaire chargé de constituer l’ultime épreuve du plus courageux des chevaliers de ces lieux.

Assis sur un banc de béton, Omar contemple l’ossature de l’animal dressée dans son bac à sable, un espace destiné aux enfants devenu plus utile aux chiens du voisinage. Ce matin, comme chaque jour depuis plus de trente ans, il s’est mis en route en direction de la gare, à pieds, traversant une cité puis une autre, les distinguant par la forme ou la couleur des bâtiments, une rue étroite, une autre plus large. Maintenant, il s’est assis pour reprendre son souffle.

Un bruit. L’éclatement du pneu d’une voiture ? Une autre détonation. Un attroupement d’enfants qui courent derrière un camion. Il transporte du lait. Le poids lourd progresse avec difficultés, empêtré dans une rue trop étroite. Il ne parvient pas à se dégager du méandre qui doit l’amener sur une voie plus large. Se déplace lentement. Le groupe d’enfants le harcèle. Un banc de poissons carnassiers qui écorchent, l’un après l’autre, leur proie. L’un d’eux est parvenu à ouvrir la porte arrière. Les briques de lait tombent une à une sur le bitume. Certaines repartent sous le bras des enfants, d’autres explosent. Des flaques immaculées. Ruissellement sur la chaussée. Des formes, des figures mouvantes, au hasard des aspérités. Quelques graviers, une déformation de la chaussée, une blessure. Le dessin d’un ange qui se hâte. Lui dire quelques mots.

Je m’assoie près de lui. La cravate bien nouée autour du cou, toujours rasé de près, quelque soit l’heure, quelque soit le jour, il semble me reconnaître. Je lui rappelle qui je suis, lui demande s’il se rend au travail. Il me dit qu’il en avait l’intention en partant de chez lui, puis qu’il s’est assis ici sans savoir pourquoi. Lassé, pas fatigué physiquement. Il pourrait continuer encore longtemps. Plus l’envie. Se lever le matin, marcher jusqu’à la gare, le RER puis le métro, les mêmes visages le soir au retour. Envie d’autre chose. Il n’ira plus travailler. Il veut raconter des histoires.

Les enfants s’approchent. Il leur adresse la parole.





Il était une fois, quelque part, à la périphérie de Paris - à seulement quelques kilomètres qui parfois semblaient s’allonger - il était une fois - il n’y a pas si longtemps et pourtant j’ai le sentiment qu’il s’agit d’une époque lointaine - il était une fois - avant que les petits frères ne se mettent à porter des casquettes et des tenues de sport même quand ils ne pratiquent pas de sport, avant que les filles ne portent des strings qu’elles dissimulent mal sous des pulls trop courts qu’elles passent leur temps à remettre en place - il était une fois un jeune garçon de douze ans qui se prénommait Kader.

IL n’est pas bien grand, Kader, lorsqu’on l’observe en compagnie de camarades de son âge au bas de son immeuble, c’est pourquoi il préfère s’asseoir sur les marches les plus hautes de l’escalier. Il n’est pas grand et il n’est pas très malin non plus, ce qui pourrait compenser, alors il lui est difficile de se faire respecter dans la cité. Dans la cour du collège conformément à l’adage qui veut qu’on ait toujours besoin d’un plus petit que soi pour se sentir plus fort, même les moins aguerris prennent un malin plaisir à se moquer de lui. On raconte qu’il est tellement petit qu’à l’âge de six ans, après s’être suspendu du bout des doigts à un placard de la cuisine pour attraper un paquet de gâteaux, ...

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