alors j’ai dit au Maigre

alors j’ai dit au Maigre : la nuit, le Maigre, c’est moi qui commande

quand les pièces d’or résonnent dans ma tête, le dieu ouvre les coquilles au couteau à songes, et perle après perle extrait de mes peurs cette mer, dont toi le Maigre matin après matin, précises les couleurs, les contours et les peuples



détresse des phrases nues dans les interstices du pavage : la rue fonce sous les draps dans un désordre de membres, de peaux et de mots dont le feuilletage s’éboule lettre à lettre

et nous rampons le Maigre et moi sans yeux ni bouche dans une veine de l’enfance proche ; nos rêves nous précèdent lavés, fouillés, malaxés par la langue chaude de la nuit

au dernier cercle du chagrin, au plus lourd, le Maigre emprunte un arc-en-ciel albinos et le bande aux limites de la rupture : les voûtes geignent, chargées d’orphelins tête-bêche avec leur mère l’ogresse, la boit-sans-soif qui ne les reconnaît pas

où l’arc plie mais ne rompt pas, le Maigre creuse le sommeil : il a vu le trésor par transparence

que lui répondre, à lui qui ne connaît pas la mer, quand il demande pourquoi ça souffle, fille, l’onglée du petit matin sur les pelures de migraine, à contre-courant du poème seul sur son banc, les ouïes arrachées, le ventre vidé par la nuit qui prépare, dégrafe, recoud

être sourd dit le Maigre, dessillé, les écailles tombées, plutôt qu’entendre les mots qui nous tirent à la surface



très étendu le Maigre, très grand sur le coussin de basalte avec sa poitrine en pelote d’os et son regard sans bord

le ciel, à l’aplomb des pupilles, lance faisceaux d’éclairs et giclées d’acide, mais le Maigre ne répond pas, il dort, il nourrit de phrases nouvelles-nées sa surdité aux injures du monde

sur ses jambes de cristal filé le Maigre mesure ; léger, haut, il arpente la faim aux rues vides, fripées de fièvre autour de la même bouche, et le croissant tinte sur le zinc des lèvres bleues, scellées en deçà des mots



plage des Deux Magots : poitrine de plomb, criblée de soleil dans un vacarme d’os, de talons tombés dans l’estomac du métro et ses chantiers de fouille, crocs des pelles, des râteaux qui ratissent le livre, l’homme qui marche, délivré d’écriture, se couche le long de son bras

nudité de la foule blanche, qui s’égaille



les plumes que l’encre agite dans le vent du texte comme des crécelles, le Maigre attentif les lisse de la langue : les mots tendus, prêts à l’envol, réservoirs pleins, ...

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