Morsure, 1

Pourtant je n’ai jamais eu froid. C’est d’avoir vécu dehors, si longtemps vécu dehors. J’avais quoi, seize ans, et mon surnom c’était déjà Morsure, comme maintenant.

Tout ça aujourd’hui à cause de cette grève des camions, comment ça vous fout toute une ville en l’air.

Autrefois ici il y avait les vieilles rues, là tout en haut, au-dessus de la ville reconstruite. Ils ont rasé les vieilles rues, pour mettre le bâtiment.

J’ai eu dix-huit ans, et puis vingt ans, maintenant bientôt vingt-trois.

La ville reconstruite ce n’est pas compliqué : il y a la mer, et derrière la mer le port. Autour s’étendait la ville, qu’aucun de nous n’a connue. Il y a eu la guerre, et la ville a été bombardée, sauf les vieilles rues du haut. Après ils ont reconstruit, avec des rues droites et des bâtiments droits. Et puis, à la place des vieilles rues, ils ont fait ici aussi des bâtiments.

Enfant, j’habitais les vieilles rues. On avait cette maison, c’était vieux, mais grand. Ma mère et mon jeune frère vivaient là, et moi quand à seize ans je suis parti, j’allais dans la ville reconstruite, seulement le dimanche parfois je revenais les voir, ma mère, mon jeune frère. Après, c’est eux, qui disaient que ce n’était plus la peine, qu’ils préféraient ne pas me voir. Ça évitait les questions :

« Tu vis de quoi, tu te débrouilles comment, ces types que tu vois, c’est qui ? »

Les vieilles rues étaient démolies, et à ceux qui y habitaient avant, qui le voulaient, ils ont donné un appartement là, dans le bâtiment. Ça sentait encore le neuf, et en bas il y avait encore les tas de sable des travaux. Maintenant partis où ? Je sais que mon frère aimait le Sud, et ma mère était malade, c’était mieux pour elle, là-bas. Alors je suis revenu vivre là : pas dans l’appartement, mais à côté.

Je me dis que si un jour ils veulent de mes nouvelles, ce sera plus facile pour me trouver. Ils n’ont qu’à me demander : déjà il y a longtemps j’avais ce surnom, Morsure, ils demanderont Morsure. Ils ne sont jamais revenus, n’ont jamais fait demander de mes nouvelles.

Parce qu’ils n’ont plus d’essence, parce qu’il n’y a plus de lumière, qu’il fait froid et que tout s’arrête : à cause de ces camions qui bloquent tout.

Depuis si longtemps je vis dehors.

Vous êtes en mode prévisualisation. Acheter ce livre