Maurice, Les fous de Bhowani
I
Lorsque la « Chose » arriva pour la première fois, j’étais à l’hôpital.
Et pour la première fois aussi, ma femme avait dû me faire hospitaliser pour une crise d’épilepsie. Je ne me savais pas épileptique. Ni dans mon enfance, ni dans mon adolescence, je n’avais souffert de cette terrible maladie. Notre médecin de famille qui me connaît bien depuis fort longtemps s’était perdu en hypothèses de toutes sortes sur la cause de cette crise aussi soudaine qu’inexplicable. J’ai toujours joui d’une solide santé. Je vais atteindre ma quarantième année, et à ce stade de ma vie j’espère ardemment que continuent à se développer et à s’épanouir toutes mes facultés intellectuelles et physiques, ce dont je doute depuis l’apparition d’étranges événements qui m’ont pris pour cible.
J’avais quinze ans lorsque j’ai fui la misère et la détresse de mon village natal des plaines du Gange pour me retrouver ici à l’île Maurice. Par la force de mes entêtements et de mes volontés, j’ai vaincu ce qui m’avait alors semblé invincible : mon illettrisme, mon inculture et les garde-fous de la bourgeoisie locale au sein de laquelle je tenais absolument à m’infiltrer. J’y suis maintenant dans cette bourgeoisie locale. Il m’a fallu pour cela, apprendre et connaître. Je me suis fait vagabond, mendiant et quelquefois même prostitué pour pouvoir voyager. Mais en retour, j’ai appris à lire, à écrire, et à parler d’autres langues que mon Hindi maternel. Je me suis jeté sur tous les textes et les écrits passant à ma portée, pas seulement ceux de ma langue comme le Ramayana ou le Mahabharata, mais j’ai lu aussi la Bible, la Thora, le Coran pour ne m’en tenir qu’aux textes religieux car je me suis découvert une grande passion pour les civilisations des religions. Et je me suis enfin débarrassé de cette sorte de complexe d’infériorité, de cette humilité qui pesaient lourd sur mes épaules depuis que j’avais quitté l’Inde.
Après avoir longtemps séjourné à Londres, à Paris et à Amsterdam, je n’eus bientôt plus que l’immense désir de rentrer à l’île Maurice et de m’y installer définitivement.
La chance vint à moi sous la forme d’une jeune Mauricienne, héritière d’une modeste plantation de thé à Rose-Belle, dont nous aurions pu être aujourd’hui encore les heureux propriétaires, sans les drames qui s’y sont déroulés.
Nous avons été heureux sur cette plantation. Pendant dix ans, ...