Pour la première fois du voyage, tenter d’écrire dehors, dans un lieu ouvert aux quatre vents.
Installé à une table sous un toit de paille, dans le jardin d’une auberge de Khudi, sur le sentier de l’Annapurna.
Les yeux chauffent, les paupières tombent de la fatigue du voyage. Le bruit de la rivière Marsyangdi qui s’écoule en contrebas m’entraîne vers le sommeil. Le ciel commence à s’assombrir des nuages qui, en cette saison, à cette altitude, apportent des orages en fin de journée.
Deux heures et demie de car de Pokhara jusqu’à Dumre. Puis deux ou trois autres heures dans un car surpeuplé pour rejoindre Besi Sahar, point de départ de notre randonnée. Enfin deux ou trois heures encore à pied jusqu’à cette auberge de Khudi. M. dort dans la chambre ; j’écris en attendant la pluie.
J’avais le projet d’écrire dans le car : impossible. Les routes sont mauvaises, les cars bringuebalants. Mais l’empêchement venait surtout de mon propre engourdissement. Je ne me voyais pas lever mes yeux gonflés sur le carnet, serrer le stylo-bille entre mes doigts gourds. J’allais chevrotant sur la route à flanc de montagne, stupide de bruit, de chaleur, essayant à peu près de garder le langage par devers moi. Vertige, me dis-je au-dessus du précipice. Peur, me dis-je encore, en pensant au pire, aux roues droites du car glissant dans le vide, aux tonneaux sur la pente, à la chute des corps. Somolence, me dis-je enfin, si le chauffeur comme moi s’endort c’en est fait de nous.
Les constructions de l’auberge s’accrochent à la pente, le long d’un jardin suspendu. Ce ne sont pas exactement des bâtiments mais des huttes, aux toits de tôle, aux murs de boue. Hutte cuisine, hutte chambres, hutte chiottes, disséminées dans le jardin comme une seule et même grande maison extérieure en pièces verticalement détachées.
La pluie encore ne vient. J’ai la tête suspendue entre ciel et terre, prête à rouler sur la pente jusqu’à la rivière. Le tonnerre gronde. Bientôt la pluie coulera sur le toit de paille au-dessus de ma tête comme la Marsyangdi sur une pierre ronde.
J’aurais voulu comme à Khudi écrire dehors. Mais le temps hostile de Manang n’y invite pas. Les nuages de pluie, bloqués par les hautes montagnes, contournent ce village perché à 3600 mètres d’altitude. Le vent y est froid et sec. Qui penserait écrire à Manang ?
N’empêche que dans le salon solarium de l’hôtel où j’écris, les murs sont presque entièrement percés de fenêtres – peut-on d’ailleurs encore parler de murs ? Une table, une chaise, sous un toit – et le dehors comme horizon.
En levant la tête, on mesure l’illusion à 360 degrés d’un panorama irréel. Comment, derrière le premier plan des maisons et des hôtels, ce deuxième plan qui rappelle plutôt l’Arizona que l’Asie ? – élévations sablonneuses aux herbes rares, ...