image.png

 

 

 

J’espère que ça va marcher

(Je pense que ça va marcher).

Tu vas vendre.

(Je vais vendre).

Aujourd’hui, dès qu’il y a mort, dépression, retournements,

ça marche.

Ton sujet porte, c’est un sujet porteur.

Dès qu’il y a corruption et camarade, c’est bon.

Mais il faut un angle commercial,

ta révolution doit être traitée commercialement et d’un point de vue intéressé.

Tu dois montrer que les révolutions avortées d’aujourd’hui jettent une ombre

sur celle qu’on a gagnée hier.

Par exemple, un comédien jouera Robespierre,

il se prendra réellement pour l’Incorruptible, s’échauffera,

alors tu fais monter le service d’ordre en douce et couic, plus personne.

Avec la tête de Robespierre, tu peux gagner des millions.

Ta révolution, tu peux la vendre sur les marchés, au Sénat,

dans les associations…

(ça va aller…)

Il faut briefer et débriefer ceux qui veulent tenter l’aventure.

Seul, tu n’y arrives pas.

Quelques amis, un amphithéâtre, une brochette de micros.

Avec un casque amplifié sur les têtes, voilà que ta révolution commence.

Installe un écran, fais jaillir des cris.

Bien.

Toutes les notions vont se mêler, du courant électrique sur toutes les têtes.

Donc, un angle commercial, quelques rendez-vous, une réunion.

Une réunion pour l’attribution des rôles.

Mirabeau peut faire Danton, Saint-Just ressembler à Rousseau.

Soude les équipes, installe une cafétéria jour et nuit.

Dans l’amphithéâtre révolutionnaire, il y aura des micros,

des micros innombrables et invisibles que le brouhaha couvrira.

Si elle sait démasquer les traîtres, ta révolution rapportera beaucoup.

Sur un mode compétitif, place tes personnages puis attends :

Celui qui dit qu’il faut aplanir les inégalités sera légèrement applaudi,

avec l’expression bourgeoisie, il fera son beurre.

Il faut considérer que chaque mot compte et peut être côté en bourse.

Considère maintenant les idoles, quelques idoles.

Toutes ne tiennent pas.

Le public devra savoir qu’un révolutionnaire meurt jeune.

Un petit homme gris monte à la tribune (encore Robespierre),

engoncé, renfrogné, prononce un discours, replie sa feuille,

remercie, personne n’a écouté.

Ensuite, un athlète juché chuchote camarades ! et une bombe explose.

L’effet est prodigieux.

(Tu vois la différence ?).

Entre Danton et Robespierre, la différence est consternante mais elle existe.

Il faut savoir subir les altérations entre les grands hommes.

Ainsi ta révolution s’éclaire, se fait pure, intelligente, remarquable.

Peu importe que Robespierre continue à faire instit.

Si tu veux émouvoir, tes hommes doivent souffrir, se sacrifier,

être coupés en deux.

Que les têtes soient embaumées dans des paniers, exposées une minute,

des collectionneurs pourront les acquérir pour leur entrée

ou leur maison de campagne

Autre exemple : Saint-Just.

Est-ce qu’il vaut la peine ?

Est-ce que Saint-Just vaut la peine d’être considéré comme un héros

parce qu’il est beau ?

Un beau héros est-il justifiable ?

Maintenant : Danton. Regarde-le encore une fois. Sa laideur.

Une laideur fantastique.

Tu ne sais pas qu’un taureau lui a écrasé le visage quand il était petit.

Tu acceptes sa laideur sur les gravures, les peintures, au cinéma.

Danton est laid, c’est parfait.

À Odéon, tu donnes rendez-vous devant la statue qui porte son nom.

Ainsi, Danton fait partie de ton quotidien, de tes amis.

Ce qui n’est pas le cas de Saint-Just.

Pour Saint-Just, il faut se forcer. Pour qu’il vaille la peine.

Pour imaginer un jeune homme de 24 ans dans ce qu’on appelle

encore l’Ancien Régime, composant des vers médiocres, faisant flotter

un foulard tricolore dans une fourmilière de soldats.

Dans la carcasse des siècles, Danton restera, mais Saint-Just,

beaucoup moins, ou alors comme toutou de Robespierre.

Il faut une belle nature souffrante pour oser transformer le monde

et réinventer le calendrier.

Savoir porter à la boutonnière une guillotine en or, etc…

Comment transposer dans le langage d’aujourd’hui les préoccupations d’autrefois, filmer un renversement, procéder à un montage qui prend aux tripes ?

On me demande mon avis à travers un article, un pamphlet, un inventaire.

J’ai besoin d’une polyvision (vue englobante), d’un lieu (amphi, gradins),

d’un espace de détente (cafétéria).

Amateurs et esthètes doivent se mêler aux révolutionnaires,

ceux qui ne jugent pas que le beau est utile.

Du haut de la tribune, ils transpirent mais au fond ils sont sincères.

La Révolution sera belle pour les esthètes, belle comme une belle

Peinture produisant un effet poignant.

Elle pourra commencer par  Gloria ou Sweat Heart.

Donc, on me passe une commande : article, billet d’humeur, documentaire.

Je regarde le contrat, les doubles sens, les renvois en bas de page.

Comment un tel sujet peut-il rapporter ? Combien et en combien de jours ?

À quel moment dois-je appuyer le trait et quand, lever la plume ?

Dois-je m’attaquer aux vrais enjeux (style, tics de langage, droits sociaux) ?

Quand je dis charrette, s’agit-il des licenciements ou de la fin tragique

de quelques idéalistes ?

Que faire des têtes, une fois coupées ?

Le compte rendu des meetings doit-il être satirique ou réaliste ?

Comment traduire l’inquiétude des derniers Jacobins ?

En faussant les archives ? En multipliant les anecdotes ?

À chaque époque correspond une aliénation, à chaque aliénation,

son émancipation.

Celu ...

Vous êtes en mode prévisualisation. Acheter ce livre