Une cabane à outils romanesque



Que faire.

Et maintenant que faire. Maintenant que faire qui m’échappe, qui lui échappe. Et par conséquent, vous échappera. Les portes grandes ouvertes font reculer. Quoi, tant de lumière. Quoi, tant d’immensité. Quoi, tant de silence. Seul le malheur se transmet mais chacun est à l’origine, au départ de son propre bonheur. Bonheur n’est pas le mot exact. Convient pas. Résonne comme ces grands magasins désuets qui ne subsistent que de former une bulle vide dans les sous-sols qu’on ignore du haut des holdings aux cinquante-deux étages verticaux. Pas bonheur, donc. Désuet, démodé. Disons : présence. Chacun est à l’origine, au départ de sa propre présence. Convient bien.

Il y a là-bas des feuillages tellement rouges que, de loin, on ne sait plus si c’est d’automne ou de printemps. Ils débordent de la terrasse en béton et se penchent dans le vide, au-dessus de la rue où se déroule cette scène : une femme aux cheveux roux demande à chaque conducteur, pour lors à l’arrêt au feu rouge, s’il va à Paris et s’il l’emmènerait.

Mais on est à Paris, madame, répond l’un. Où voulez-vous aller, à Paris ?

Mais la femme aux cheveux roux veut seulement aller à Paris. Veut aller là où elle est ici. Se tient. Au feu rouge. A une dizaine de mètres sous les feuillages d’automne ou de printemps.

Au tribunal sans mes enfants.

Et sans avocat ! une folie.

Voler c’est s’approprier un bien qui appartient à un autrui quelconque. Les marchandises alignées dans le grand magasin étaient-elles le bien d’un quelconque autrui ? Dans ce cas, lequel ? Certes, elles appartiendraient plus tard, à celui ou à celle – nouvel autrui – qui les achèterait. Mais qui les vendait ? Quelqu’un, du grand magasin ? Aucun. Tous salariés et non propriétaires du grand magasin. À quelqu’un qui les avait fabriquées ? Aucun. Tous salariés et non propriétaires de la grande fabrication. Alors à qui ?

Dans ce cas, et puisque les enfants avaient faim, se les approprier n’était pas voler quelque autrui. Les acheter n’est que convention. Elle ne les achèterait pas et un jour de plus tard, sous les feuillages rouges elle va à Paris, à Paris au tribunal sans les enfants.

Une conductrice répond oui, vais à Paris.

La femme monte dans la voiture. Le feu passe au vert. Elles longent la Seine. La mer, peut-être. La tour Eiffel de ferraille. Les péniches attachantes. La femme a raconté son histoire, la conductrice écouté. La voiture débouche en face de Vilmorin Graines. Merci. La femme descend, disparaît derrière des cages de pigeons. Dont elle ouvre la porte de grillage. Pigeons stagnent. La conductrice redémarre.

Une sirène résonne.

Il est le premier midi du premier mercredi du mois. Demain soir aura lieu le premier dîner du premier jeudi du mois à la maison des Writers. Le mercredi, le jeudi, d’accord. Et le vendredi ? Le premier vendredi de quel mois ? Avril. Quoi aura-t-il lieu, et où. Il aura lieu que les feuillages rouges sont de printemps, et sur la terrasse en béton où un homme d’une cinquantaine d’années ouvre un livre.

Assis dans une chaise longue à rayures vertes. Un catalogue de jardinage écrit dans une langue qu’il ne comprend pas. Mais de jardinage, à observer les illustrations en couleurs qui offrent un panorama.

Tu veux encore du café ?

Le jeune femme nue drapée dans un tissu africain lève le visage vers les feuillages rouges.

Non merci, répond-il.

Elle fume une cigarette blonde, se douche, sort.

Vers Paris.

Tout converge vers Paris.

Le bien d’autrui.

Et le mal : peut-il appartenir à autrui ? puis-je le lui voler sans mes enfants et sans avocat ? Une folie également, le mal ?

Le garçon part.

Il prépare son sac à dos. Emporte une lampe de poche. Un briquet. Veut rejoindre un peuple sans traces écrites. Dont le dieu de l’écriture se nomme l’Erreur. Veut vivre sans traces. Écrites. Sans laisser de traces. Écrites. S’effacer. Disparaître des registres européens. Prendre un paquebot européen, ou oriental – un paquebot extra-territorial.

Le garçon veut saluer comme Trotsky sur la route de Guadalajara. Salud ! Le Salud ! de Léon. Le Salud de Thom ! Le Salud ! de Federico Garcia Lorca et Luis Bunuel à la fête de San Antonio de la Florida à Madrid en 1923. Le Salud ! adressé du car d’Umbuluzi sur la route de Mbabane. Adresser tous les Salud ! d’un coup, les rassembler dans son poing fermé ou sa main ouverte et les jeter par-dessus le bord du paquebot extra-territorial dans des eaux pleines de sirènes et de corail.

Dans une mer Rouge de corail.

De sirènes mortes.

Le garçon part.

Le garçon partira.

Quittera et rejoindra. le monde et ses Salud ! Le désir n’a pas de prix. Un monde où tout a un prix – même les Salud ! – a exclu le désir, comment vivre dans un monde sans désir, comment vivre sans désir au monde, comment vivre dans un monde qu’on ne désire pas ? Partir est une forme de cavale fouettée par le désir, salud !

Le paquebot territorial commence au premier pas posé sur le carrelage à l’aube du départ, commence au premier pas franchi hors du village. C’était immense, ici, tout lieu est immense mais il désire d’autres immensités, des immensités qui ne laissent pas de traces, qui ne s’inscrivent pas ailleurs que dans le corps, mais il désire des chemins qui s’effaceront derrière lui, des chemins qu’aucun ne répétera, qu’on oubliera, le désir n’a pas de prix, il a en lui des désirs sans prix à accomplir, il le lui faut.

Tu sais ce qui l’anime.

Là où il échouera.

Tu connais ce qui l’anime.

Là où il va renoncer. Pas au désir – mais il y aura mis le prix. Un prix aux Salud ! Un prix à la froideur du carrelage. Un prix au sac à dos dont les stations assises ont dévoré la trame. Là où il a renoncé à ravauder. Valait mieux que tisser. Les désirs vont le quitter. Courir après son désir c’est courir à sa perte.

Quand il sera parti elle partira à mon tour. Sans désir. Pour un voyage sans désir c’est-à-dire sans retour.

Leurs pas se croiseront,

tu le sais,

les chemins ne sont pas innombrables au point que les pas d’un père et d’un fils ne se croisent pas, ne s’égarent pas au point que la distance les évite l’un de l’autre.

Le voilà.

Tu l’entends. le sac de couchage a disparu de la cabane aux outils. Le couteau Opinel offert pour ses quinze ans.

J’attendrai un jour. J’attendrai une semaine. J’attendrai un mois. J’attendrai un an, dit-elle.

Une année et tu partiras, dans son désir à lui.

Le garçon referme la porte. Gravit le premier échelon, tout départ s’entame au pied d’une échelle, vers la lutte contre l’Ange.

Le garçon était assis au bout de l’impasse, enveloppé dans un sac de couchage.

Je rentrais chez moi.

La nuit est tombée, froide un peu. Je dînais avec l’éditeur. Il était toujours là, toujours là à mon retour.

Je l’ai installé dans la chambre libre.





J’essaie des clés.

Pourtant la porte est ouverte. Mais non. J’essaie des clés.

Quand je n’essaie pas des clés je regarde par le trou de la serrure. (La porte ouverte je ne peux pas la passer.) Quand j’essaie une clé je bouche le trou de la serrure. Tant pis. J’essaie des clés. J’en ai une quantité. Il y a quelques années mes essais s’effectuaient dans le plus grand désordre, aussi réessayais-je plusieurs fois, à des intervalles de temps variables, et oubliables, les mêmes clés – en vain, donc. Aujourd’hui j’ai commencé à classer les clés, à les rassembler selon divers critères : longueur, forme, dentelures, etc. Et au fur et à mesure, je m’en débarrasse. Le tas de clés dont je me suis débarrassée atteint ma taille, pourtant dans ma main il y a toujours autant de clés, elles se multiplient comme les petits pains sur la rive du lac de Gennésareth. Et je n’agis plus aussi fébrilement. Entre les essais je regarde par le trou de la serrure, comme j’ai dit. Je respire. J’enregistre ce que j’ai vu. Puis je reprends : essais ou regards.

(Ce que j’ai vu – ce qu’il m’est arrivé de voir – je le dirai plus loin.)

Pourtant la porte est grande ouverte. N’en verrais-je pas plus ? J’ai essayé. Le grand regard m’est inopérant.

Ce que je ferai quand j’aurai identifié la clé adéquate ? Je refermerai la porte. Et je m’attaquerai à la suivante. Il y en a, semble-t-il, une infinité. Je m’occupe de celles qui sont dans mon secteur. De dos, au loin, je vois d’autres silhouettes s’attacher à chercher la clé qui permettra de refermer d’autres portes. Certains passent plus de temps à regarder par le trou de la serrure. Sur cette organisation-là du temps, nous sommes libres.

Ce qui se passera quand toutes les portes auront été refermées ? Nous l’ignorons. Une légende raconte que le dehors est là, où nous sommes, et qu’il apparaîtra alors comme tel.

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