Un soir, un bar. En dépit de l’affluence, une fille blonde trouve en elle-même la concentration nécessaire pour commencer à se maquiller. Autour d’elle, une droguée, le sac à dos pendu comme une aile luxée, et labourée jusqu’au menton, se mouche ; un mélancolique hurle et finit par s’accroupir, blanc de honte, dans un angle de la salle où l’ombre oblique d’un porte-manteau, lesté de deux blousons trempés, le coupe instantanément du monde ; dans le couloir des chiottes, le meneur d’une bande de voyous, flanqué de ses deux satellites en casquette ; le lot habituel de braves types et de paumées, de bonhommeaux, de bonifaces et d’ordures.
La blonde a étalé le contenu de sa trousse sur un mouchoir en papier blanc. Sur chaque épaule, la bretelle du soutien-gorge détendue comme une nouille. Elle choisit d’abord le fond de teint, puis le fard à joues qu’elle pose en ellipses lentes, enfin le rouge à lèvres, sucré comme une fin de bonbon. Un chauve la zieute. Les éclats métalliques du tube ont attiré son regard de pie et l’homme sent qu’elle s’affaire pour ce qu’il sait.
Elle souligne le contour de l’œil au crayon. Elle coiffe ses cheveux en arrière. Lui écoute. Un bock de sueur lui coule dans le dos. Dans le silence actif de l’attention, ses doigts tremblent légèrement. Il se lèche les lèvres.
D’une poche zippée de la trousse de toilette, la fille ramène des préservatifs emballés dans du papier d’argent. Alors l’homme tend vers elle une petite gueule avide et tout son corps se hérissonne. Sur la nuque, on voit lever les poils. Mais les doigts ne quittent pas le verre. Le dégarni est l’un de ces types un peu gras, à beaux biceps contractiles mais trentaine tonsurante qui, matin et soir, passe une lotion anti-alopécique en se rêvant angora. Il se rassied correctement, droit et déplumé : bilboquet.
La fille se tourne pour ramasser son sac à main. La chaise pivote sur un seul pied, la jupe se soulève en spirale et les cuisses montrent leurs vertus phosphorescentes. Maintenant la blonde regarde l’homme au ventre.
Trois ans, au bas mot, qu’il ne fréquente plus la salle de musculation ; il palpe le bobinage serré de ses bourrelets. Au-dessus du nombril, il pince son gras-double.
– Bon Dieu, s’exclame-t-il. Dans un réflexe pudique, rageur, il prend à pleines mains ce large bourrelet du ventre qui lui barre depuis toujours la carrière de séducteur. De la paume de ses mains dures, il écrase cette barde due à la stagnation des sauces de restoroute et au dépôt des sels de Perrier. L’air de prendre le ciel à témoin, il tire de son portefeuille un portrait en pied. Depuis la photo, il a pris un kilo par an. C’était un merlet autrefois, une demi-portion. Aujourd’hui méconnaissable sous son travestissement de gras, il n’est plus qu’un tas, un agrégat, un alliage de graisse animale et d’eau salée, mais certes pas un homme. Des larmes lui viennent.
C’est le moment que choisit la petite pute pour s’avancer. D’une seule enjambée, preste, elle est sur lui. Elle a la démarche des dieux d’Homère : ils font un pas et ils sont là. Mais quand la pouponne se dresse sur la pointe des pieds pour lui montrer le tissu moelleux de sa bouche, il se contente de s’incliner devant elle avec cérémonie. Elle a beau manœuvrer la langue dans son étroit sentier, lui jeter un regard par avance ébloui, rien n’y fait.
Quand on sait qu’on doit se défourrer de douze ou treize kilos de garniture, les muscles abdominaux, plus importants encore que le cul, voilà la seule préoccupation qui soit, et des plus quotidiennes. À propos du bide, ne plus rêver que platitudes, mais en rêver chaque jour jusqu’à ce que, de nouveau, en appuyant le doigt juste au-dessus de l’ombilic, on sente battre l’artère au lieu de la glorieuse nature morte d’un bourrelet. L’homme se promet un sursaut énergique pour un abdomen sans théâtre, sans double-fond et sans affublement. Dès ce soir, la salle de musculation. Et, contractant ses abdominaux, il palpe furieusement sa crépine.
La fille fraîchement maquillée, le ventru l’a plantée là.
Ce soir, au lieu de braconner du pain et du saucisson dans le réfrigérateur, il décongèlera des épinards qui feront le ménage dans toute sa boyauderie.