anthropologie
de la minceur à deux



Le don


Marc et Lucie ont commencé leur régime le 30 juin dernier. Plus précisément, Marc a accepté de surveiller l’alimentation de Lucie et son entraînement sportif. Mais il a souhaité aussi l’accompagner dans son effort. Marc montre une suprême fidélité à sa jeune femme et à ses buts dont il l’aide à se rapprocher peu à peu, par un approfondissement patient de chacun de ses gestes sportifs et une maîtrise toujours plus grande et plus appliquée dans le choix de ses aliments. Il se consacre corps et biens au développement continu de sa forme idéale. À son auberge scientifique, la faim est toujours assouvie, l’estomac toujours justement rempli, mais l’appétit jamais rassasié. Lucie voit avarice dans tous les repas prescrits par Marc. Elle applaudit pourtant courageusement à ses crâneries, quand il prétend pouvoir déjeuner d’un quart de melon et tenir ensuite, sans collation, jusqu’au dîner. Lui-même la seconde si efficacement que parfois la tête lui tourne, des corps flottants devant les yeux.

De même que le soldat se bat pour défendre les siens, bien plus que par haine de l’ennemi, le couple se serre silencieusement et mutuellement la ceinture pour paraître courageux et faire péter l’autre d’envie devant une exemplaire continence. Ne parlons pas de Lucie, elle est resplendissante. La tisane de chiendent lui est un diurétique exemplaire. Elle remercie chaque jour Marc pour mille choses. Et d’abord pour le sommeil pondéral dont il l’a tirée. Lucie en aura bientôt terminé avec le martyre des grosses, aux fesses pleines de bleus comme si on les fouettait avec des cordes plombées. Trait après trait, avec patience et une grande force, elle s’avancera fortement et consciemment vers la minceur.

Voilà donc presque deux semaines que ces autophages vivent aux dépens de leur propre substance.

Il y a des hirondelles, ce matin-là. Et la chaleur favorise le grand catabolisme des graisses. Marc fait travailler Lucie : surtout les muscles abdominaux, qui renforcent la contention des viscères. Il veut tonifier également les grand et moyen fessiers, jusqu’au degré de courbure qu’exigera bientôt la silhouette rénovée de la jeune femme.

« Allez, allez, le cuir s’assouplit à l’eau ! » hurle Marc, qui fait courir dans le parc son amincie. Lucie grimace. Certains jours, elle n’y croit plus. Devoir faire un effort quotidien seulement pour se maintenir, sans peut-être jamais approcher la silhouette rêvée, fait un dédommagement bien insuffisant même si, chaque matin, sur ordre de Marc, elle sent ses chairs qui croustillent sous les doigts masseurs d’un kinésithérapeute, qui rendent de l’air et de l’eau, se décristallisent, perdent enfin leur culotte de gras.

Dans des moments de grande lucidité, Lucie anticipe tragiquement sur la fin des vacances d’été, qui marquera le terme de cette vie calme et pondérée. Se projetant à l’horizon des soixante jours de congé, elle tente de dresser le bilan. Il faudrait qu’elle pèse alors quarante-huit kilos et demi pour son mètre cinquante-neuf. C’est la limite irrévocable fixée par Marc et il lui reste toujours douze kilos à anéantir. Au pronostic des pertes de poids – Marc trace des courbes, émet des hypothèses, fixe des buts draconiens –, elle craint de faire figure d’outsider. Parfois même, les soirs de désespoir, elle pleure sa forme avortée, qui ne se nouera jamais dans l’espace, qui ne viendra plus à maturité.

Ils s’embrassent et la vie et la mort sont dans le mouvement de leur langue. Tous deux se taisent mais leurs silences sont contraires : celui de la jeune Lucie n’est à l’égard de la parole qu’un manque ; mais l’autre, un dépassement car le mutisme de Marc contient déjà toutes les paroles d’amour.

« Ne me laisse pas  », geint Lucie.

Si Marc la quittait, s’il cessait, ne serait-ce qu’une semaine, de la protéger de l’ardeur nourricière de ce siècle, alors, au lieu de la répartition sage et équitable de la vie et de la force dans son jeune corps, ce serait de nouveau la pléthore et l’épanouissement généralisés. Saisie en pleine métamorphose, elle serait condamnée à retourner à la pesanteur, avant terme, avant d’avoir pu éclore dans sa nouvelle silhouette. Marc voudrait-il vraiment que le rayon biscuits du supermarché ait de nouveau la haute main sur sa bien-aimée ? Elle aurait tôt fait de se remplumer avec des crèmes brûlées à la pelle, à la fin d’un bon repas de pâtes. Sans lui, elle achèterait des litres de glace au caramel qui la tuméfierait, et de ces viennoiseries qui tonnellent la silhouette. Lucie décrit dramatiquement le recoquillement progressif des amants qui se quittent, las, incapables de continuer, seuls et par eux-mêmes, une vie de discipline. Elle mime le recrépissage rapide des membres par le gras, le refleurissement du lard sur les hanches et le ventre, le regonflement de la silhouette, le doux regorgement du sucre dans le sang, le relâchement des muscles, un nouveau rembourrage, un nouveau rempaillage, un renflouage, des kilos inutiles en remorque, un repaquetage, un replâtrage absurdes. Bref, Lucie veut rester vivre là avec Marc, ne plus le quitter, et mincir avec lui jusqu’à la diaphanéité.

« Si tu ne m’aides pas, je ne tiendrai jamais le coup, gémit-elle.

– Je t’aiderai, dit Marc.

– Je voudrais devenir roseau, c'est-à-dire brune, souple et svelte.

– Tu seras roseau. »



Le contre-don


Nonchalamment appuyée contre le capot de la voiture bleu marine, Lucie attend Marc qui rentre d’un long voyage d’affaires : Berlin, Moscou, et retour par Genève. Elle vient de courir cinq kilomètres. Une grande quantité d’eau gicle de ses pores réamorcés. Un réseau de tubulures actives, rouvertes, courent sous sa peau qui s’embellit à vue d’œil sous l’effet de ce ruissellement permanent. Cette transpiration fraîche et continue entretient également l’aspect brillant de ses sourcils et de ses cheveux qu’une heure de grand soleil aurait pu quelque peu ternir et dessécher. Elle allonge la main vers l’époux, glisse les doigts entre deux boutons de sa chemise qu’elle commence à défaire posément. « Tu as pris un peu, non ? » Elle montre, sur les hanches de Marc, de nouvelles acquisitions. Sur son ventre s’étalent d’autres addenda. Ces bourrelets à la forme serpentine, des anneaux vifs et remuants, tiennent beaucoup de l’activité du serpent constrictor. Grossir, c’est être saisi par un serpent monstrueux. Le serpent se lie autour de votre corps. Il entrelace vos bras et vos jambes par plusieurs tours, serre la taille, vous empoisonne le sang et vous étouffe le cœur. L’obésité est ce serpent qui étouffe un homme.

Sans bedaine exubérante, sans adiposités luisantes, Marc est pourtant replet et l’embonpoint a colonisé tous les tissus adjacents. Le long de la colonne vertébrale, ainsi que sous les côtes, de solides adhérences agrafent la graisse à l’os. Lucie y insiste. Puis, sans trépignement, sans émotion, tranquille, elle demande à son mari de bien vouloir penser à un régime amincissant. Elle va jusqu’à proposer de prendre rendez-vous pour lui, chez son propre masseur.

« Non, non ! » crie Marc.

Lucie insiste. Elle tend ses mains ouvertes. Elle montre comment le kinésithérapeute se contente de prendre à pleine paume des liasses de tissus gras qu’il tâche lentement de rendre de nouveau caressables. On ne recherche pas la maigreur nerveuse qui fait des nus ligneux et sans grâce, semblables à des sacs de noix. Il s’agit seulement de travailler l’anatomie du corps humain en artiste. Lucie mime ces lents et douloureux massages qui, sous forme de plis roulés, ont fait rapidement disparaître, chez elle, le cartonnage des cuisses et ces lichens de cellulite qui pendaient jusqu’aux chevilles.

« Me faire carder, non merci ! » dit Marc en se reculant brusquement. Il détesterait se faire dauber deux fois par jour, à grands coups de plats de la main, comme un morceau de barbaque, quand bien même le daubeur serait diplômé d’État.

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