Et l’étranger tout habillé de ses pensées nouvelles se fait encore des partisans dans les voies du silence : son œil est plein d’une salive, il n’y a plus en lui substance d’homme. Et la terre, en ses graines ailées, comme un poète en ses propos voyage.
Saint-John Perse
avril : cinquième voyage en Guadeloupe
août : voyage en Sicile, nouveau boulot en rentrant
octobre : fin d’écriture de Paysage et portrait en pied-de-poule

2002, en vrac, mais mensuel :
Janvier : on sait qu’on va traîner l’après onze septembre toute l’année. Lancement du projet d’une anthologie des écrivains de Haute-Marne. Achat de la maison des voisins.
Février : une semaine au ski dans les Alpes. Côté écriture, petit succès de Rimbaud présenté à la médiathèque de Chaumont. On commence à corriger sérieusement Composants
Mars : faut qu’on bosse un peu beaucoup : le Medec (salon des médecins) est là pour nous rappeler à nos devoirs francetélécomiques. Expo sur le surréalisme à Beaubourg. Salon du livre. Composants perd son titre.
Avril : on se dote d’une Webcam qui fonctionnera une fois. Élections, rien ne va plus. Composants avait perdu son titre, il y revient, ça se précise. La Palestine nous obsède et nous attriste. On bosse sur l’anthologie des écrivains de Haute-Marne.
Mai : Elections, rien ne va plus toujours, c’est dur à digérer, Palestine again. On bosse sur l’anthologie des écrivains de Haute-Marne. On retape la maison des voisins. On vient voir à Chaumont 2 classes de seconde qui ont étudié Vers Aubervilliers
Juin : Composants se précise : photos d’Ulf Andersen. On relooke léger le site. Moment important : l’assemblée générale de Remue. net. Locataires dans la maison des voisins.
Juillet : service de presse de Composants. Je taille ma haie.
Août : vacances à Naples et à Venise. Parution en rentrant de Composants. On tente d’écrire.
Septembre : premières réactions sur Composants et fête de l’Huma mais on est aussi au cœur des Stones de l’ami François, grands moments…
Octobre : premières radios chez France Culture, ça commence à se bousculer sérieux avec de bons articles presse pour Composants . Lire en Fête à Saint-Dizier avec l’ami Michel Séonnet.
Novembre : Mention spéciale du Wepler pour Composants ! Parution de notre anthologie 52 écrivains de Haute-Marne. Francetélécomique-troupier accuse 70 milliards d’euros de dette, je vous le jure, je n’y suis pour rien.
Décembre : promotion de notre anthologie. Le boulot nourricier évolue. À suivre...
E 01/01/2003
Vous avez vu le bilan 2002 en Etonnements ? Mis à part les corrections de Composants et la coordination de l’Anthologie des écrivains de Haute-Marne, on croirait que je n’ai pas écrit. Pourtant, dans la liste des travaux achevés, on notera Mercredi, nouvelle, publiée sur www.remue.net, quelques notes de lectures sur Marguerite Duras, Patrick Chamoiseau et Beckett (sur son Proust), Dimanche soir, une nouvelle à paraître dans la revue Pylône, une dizaine d’écrits plus ou moins commencés, à finir ou temporairement abandonnés, notamment les textes au noms de code JJ et PPP. Tout cela doit bien représenter un volume de 250 pages et une écriture régulière tôt le matin dans le bureau aménagé chez moi (voir mise à jour du 04/09/2001) ce qui n’est jamais a priori évident car l’écriture, au même titre que les plantes ou les poissons rouges, a horreur des changements d’habitude, luminosité etc. Donc, pour résumer, on tient bon devant l’écriture avec cette impression bizarre que Julien Gracq résume par « retarder souverainement le moment peu ragoûtant d’écrire » (nota : c’est extrait du magnifique texte sur l’appartement d’André Breton qui sera mis en vente au printemps prochain : tous renseignements et polémiques sur www.remue.net).
2003 s’annonce ainsi assez solide dans le pétrissage des mots, sauf que mon autre métier alimentaire prend une dimension nouvelle, plus prenante. 2003 sera donc un combat entre l’équilibre des deux métiers, l’alimentaire et le cœur, tout en sachant que « le cœur a ses raisons que la raison ignore » mais l’ensemble de la vie n’est-il pas pénétré entièrement que de cela ?
NE 01/01/2003
Exercices de Style - Raymond Queneau, Gallimard Jeunesse
J’avais déjà fait une note de lecture sur ces exercices de style (le 21/03/2001). Mais là, ce qu’il faut saluer, c’est la beauté de l’édition Gallimard Jeunesse qui fête ses trente ans. La pagination, particulièrement originale, est scindée en deux parties, séparément mobile : la partie inférieure contient le texte, bien mis en valeur par le choix et l’originalité des typographies ; celle au-dessus, nettement plus grande, contient de très beaux dessins que l’on doit à l’imagination de 70 grands illustrateurs. Evidemment, cette qualité a un prix qui dépasse souvent les trente euros, mais Noël et autres occasions sont là pour se faire offrir de tels ouvrages ou soi-même se donner l’occasion de faire plaisir. A travers ce livre exemplaire, c’est toute cette frange très importante de la mise en valeur des textes que l’on veut saluer, très souvent réussi dans le domaine jeunesse, choix des matières, du papier, des couleurs, différents aspects de la couverture, alliance de brillance et de matité. Nous ne parlons pas assez de tous ces éléments qui ravissent l’œil et qui provoquent le désir de lecture. C’est pourtant ce qui demeure incomparable et qui garde tout l’intérêt de la production des livres en regard des vieilles peurs du livre électronique et autres mirages internautes.
NL 01/01/03

Vous avez fait bon voyage ? Ça fait plaisir de vous avoir pour les fêtes. Elles sont belles les filles à Did ! Je suis en fac de com, ça me plaît bien. Les trains arrivent toujours en retard. On fait le réveillon chez toi ou chez moi ? Les jumeaux sont sages maintenant. Un chapon, ce sera mes parents qui l’apporteront. Les manteaux, ça doit les changer, eux qui sont toujours en tee-shirt. J’ai fait un stage de pub à Saint Denis, trop cool. Oui, il est en cinquième maintenant et délégué de sa classe. Non, il ne sera pas là pour le Nouvel An. Je peux aller au cinéma ? Tu as 40 pages de mots d’anglais à apprendre. Il arrive quand le père Noël ? On regarde juste les résultats de Star Academy. Ils viennent samedi dans la nuit. Il fait nuit, je te raccompagne ? On va monter les matelas dans les chambres des enfants. Des épées ? tu veux que le père Noël t’apporte une zépée alors ? J’ai vingt et un ans et quand je vais à la fac, c’est autrement plus craignos. Je peux aller au cinéma avec Solène ? 40 pages de mots d’anglais. De toute façon, pour Noël, elle ne veut que des DVD. Vraiment, ça me fait plaisir, on ne l’avait pas fêté ici depuis au moins dix ans. Le Seigneur des Anneaux, Harry Potter. Je te laisserai une porte ouverte et les lits seront faits. Très bonne, la farce du chapon! Le lycée, ça change par rapport à la troisième. Qui va à la messe de minuit ? Vous repartez déjà demain alors ? Bien le bonjour à ta maman. Oui, cette nuit et ils ont été très discrets, on ne s’est même pas réveillé. Le foie gras sera poêlé avec des pommes. Il est revenu une demi-heure plus tard, il avait oublié ses papiers. Quelle pluie, ça n’arrête pas. Moi, je préfère les sapins en plastique à cause des aiguilles. J’ai lu Composants, je ne savais pas que tu étais extrême gauchiste. J’ai oublié le Sauternes. Je peux aller au cinéma ? Tes mots d’anglais à apprendre. Je compte environ 400 pages et 250 illustrations, fin prévue vers 2004. J’ai pris des grosses huîtres. Tu penses, il doit s’emmerder, tout seul dans son île. C’est une bonne idée une patinoire en pleine ville mais cette pluie. Bonne année ! Bonne santé ! Composants, je le lirai au printemps, tranquille au bord de la piscine. Et les filles, lâchez un peu vos portables et vos SMS ! On n’a pas de gui pour s’embrasser dessous ? Quand il écoute Vivaldi, c’est toujours à fond la caisse. Il a fallu démonter la table pour la passer dans la salle à manger. Je peux aller au cinéma ? Tes mots d’anglais. A la météo, ils annoncent du froid. Qu’est-ce qu’on peut te souhaiter pour 2003, plein de livres ? Vivement le printemps. Lundi, on remet ça. Nous revenons en Juillet. Vous n’oublierez pas votre thermos ? Alors lapin, tu repars en Guadeloupe ? Il commence à neiger. Papa, je peux aller au cinéma ? Mots anglais. Alors bon voyage, hein, rentrez bien ! Il faudrait empiler les matelas plutôt que les remonter au grenier. On est resté dix heures dans l’avion avant qu’il ne décolle, enfin maintenant ça va. Juste une soupe de légumes pour ce soir. Avant Vitry, ils n’avaient pas dégagé. Je peux aller au cinéma ? Anglais. Ils ont oublié le thermos. Lundi, on remet ça, fait suer.
E 08/01/2003
On écrit en ce moment avec l’impression de soulever des brassées fuyantes comme des gerbes d’herbes, plonger la main dans un magma de matières. Beaucoup de matières, impressions, sensations. Tant mieux, me direz-vous : ça veut dire que l’inspiration est là, le vieux cliché éculé de la page blanche s’éloigne. Mais écrire, c’est aussi ordonner. Par moments, j’ai l’impression de bâtir une maison avec ce que cela implique de calcul, de cloisons intérieures, tout ce qu’il faut pour vivre dedans, beaucoup de choses à penser et la peur d’en oublier, peur doublée par l’angoisse d’habiter les pièces que l’on a voulues, désirées, et s’apercevoir qu’on ne s’y plaît pas pour diverses raisons : la cuisine est sombre, le salon inhospitalier, on cherche en vain une âme et on ne la trouve pas. Peur et angoisse, donc, même quand l’écriture avance !
Et c’est pour cela, pour éviter ces tourments, tandis que rien n’est décidé dans l’aménagement (l’âme) de la future maison qu’on consulte les guides du bricolage avec la référence en la matière Claude Simon. Bricolage et cuisine sont des métaphores employées par ce prix Nobel de littérature pour parler de son travail (d’ailleurs un des titres provisoires de la Route des Flandres était Matériaux de construction) : « toutes ces images, toutes ces sensations apparemment éparses, disséminées, parfois sans lien apparent, il y a un moment ou ça se combine, où ça « prend » comme on dit d’une mayonnaise. La plupart de mes livres, quand j’en ai écrit les deux tiers, ça n’a pas encore « pris », et tout à coup, j’ai le sentiment que ça y est, que le bouquin se fait, que toutes ces choses vont faire un bloc qui aura une unité… » (voir Note de lecture de cette semaine)
NE 08/01/03
Claude Simon - L Dällenbach, Seuil (les contemporains)
La lecture d’un livre de Claude Simon est toujours pour moi parcellaire, atomisée, météorique, incomplète, fébrile, extraordinaire… et constamment renouvelée. Route des Flandres, Histoires, Tramway etc., lus et relus (voir en archives de nombreuses notes de lectures). Le livre de Lucien Dällenbach sur ce prix Nobel de littérature ne pouvait qu’être similaire et riche d’enseignements et, comme pour les écrits de l’auteur, on y revient souvent pour tenter, non pas de percer, mais de glisser sur les mystères qui rendent justement cette écriture exceptionnelle. Ainsi, bâti sous un mélange thématique ou chronologique, cette biographie replace l’œuvre dans le contexte du Nouveau Roman bien sûr, mais aussi dans son apparition historique de l’après-guerre où Claude Simon prit conscience que « cela (un certain roman), non, n’est plus possible, c’est à grincer des dents ». A noter un excellent entretien sur les attaques et stimuli envers l’écriture. Au final, on conçoit ce livre comme une boîte à outils, au sens du « bricolage » cher à l’auteur (voir également note d’écriture de cette semaine).
NL 08/01/03

C’est un oncle qui vient d’acquérir une voiture puissante. Et d’expliquer « qu’heureusement qu’il y a un limiteur de vitesse, sinon… ». Sinon quoi ? Limiteur, connaître ses limites, Limites aussi le titre d’un récit de François Bon. Limiteur de vitesse, les deux mots qui s’affrontent. Ainsi on irait trop vite. Ainsi on aurait besoin d’une « électronique embarquée » (comme il est d’usage de le dire maintenant pour bien souligner que les voitures actuelles s’apparentent plus aux jets supersoniques qu’aux premières « deux chevaux » à essuie-glaces manuels). Il a donc fallu inventer un mot, un dérivé de « limite », avec une terminaison comme dans « aspirateur », un vague machin technologique, destiné à se faciliter la vie, sauf qu’il ne s’agit pas d’une simple aide ménagère, capable d’effectuer une tâche, mais bien d’un véritable assistant personnel, destiné à prendre une décision à votre place, vous freiner dans la frénésie de vitesse qu’impliquent nos vies de plus en plus rapides et actives en apparence. Ainsi, avec le limiteur de vitesse, plus besoin de se contrôler, on se lâche. C’est cette absence de self control que je trouve dangereuse. Se contrôler, se limiter, c’est bien sûr au premier abord réfréner une partie du plaisir, de l’excitation que provoque l’idée même d’un « no-limit », se dépasser, se mettre en danger soi-même etc. Avec le limiteur de vitesse, on s’abandonne à la technologie qui va décider à notre place mais on garde cette exagération personnelle qui, comme à chaque fois, se réalise au détriment des intérêts de notre entourage, même si l’on prend le prétexte cynique, dans notre cas, d’une meilleure sécurité routière pour la collectivité. Pour autant, doit-on penser que le concept de « limiteur de vitesse » est inutile ? Peut-être est-ce plutôt son application qui est mal choisie? Personnellement, plutôt que de le visser sous le capot des voitures, je le préfèrerais en implant corporel dans la tête de Bush ou Sharon, histoire de les ralentir un peu…
E 15/01/2003
Écrire, c’est toujours trop tard. Ça ne devrait pas se conjuguer au présent, on devrait dire « j’ai écrit » au même « titre » (sic) que Blaise Cendrars disait « j’ai tué ». Sur le moment on ne s’aperçoit de rien, à peine un trentième de seconde pour frapper une lettre sur un clavier ou tracer une volute au stylo, et que cela forme un mot, et que cela vienne du tréfonds de choses que l’on a appris : lire, écrire et la mémoire qu’on en garde à travers les siècles et les autres. Mais où ? Chez qui ? Dans ma tête ? Dans la tienne ? Et ce sont les mêmes mécanismes dans nos deux têtes ? Donc, on s’en aperçoit après, on dit « j’ai écrit » avec ce goût irrémédiable, cette sensation, comment dire, comme lorsque l’on a commis quelque chose d’irrattrapable, du genre faire du béton et s’apercevoir que tous les magasins sont fermés quand il vous manque l’essentiel, le sable, le gravier, ce qui fait que le mélange entrepris sera foutu, irrémédiablement. C’est sans doute cette peur de la bêtise qui fait prononcer avec étonnement « j’ai écrit » comme « j’y suis arrivé ». Une peur semblable à celle que l’on devait ressentir dans l’imaginaire de notre enfance quand l’explorateur imprudent au pays des anthropophages était plongé dans une gigantesque marmite aux parois lisses avec le feu allumé en dessous. Enfant, en visite chez mon grand-père, je me souviens m’être glissé dans une citerne vide avec sans doute le même mélange de peur et d’excitation que provoque l’écriture.
NE 15/01/2003
Les Clés d’Elsa - Dominique Desanti, Ramsay
Elsa Triolet avait tout pour accomplir son destin exceptionnel : une origine russe dans une famille aux idées progressistes, 21 ans et un joli minois quand éclate la Révolution de 1917. Ajoutons à cela des fréquentations un peu folles comme celle du poète Maïakovski, amant de sa sœur déjà mariée. Quand elle arrive à Paris dans les années 20, les milieux littéraires auxquels elle peut prétendre depuis qu’elle est devenue l’héroïne (et le co-auteur) d’un roman, la saluent avec ce besoin d’aventure si obligatoire, la France se remettant tout juste des blessures de la Grande Guerre. Le surréalisme, vaste laboratoire d’exploration et de sensations nouvelles ne pouvait l’ignorer et parmi les acharnés de l’époque, Louis Aragon. La rencontre a lieu, les destins et affinités entre leur petite histoire et la Grande se mettent en place. Nous sommes à l’époque de l’espoir nouveau que représente le communisme. Le PCF rencontre un grand succès et les surréalistes n’échappent pas à l’envie de promouvoir la société idéale qui va se mettre en place. Pour Aragon/Triolet, cela se traduit par des voyages en URSS, une étroite coopération entre les intelligentsia des deux pays, la montée du Front Populaire est le point d’orgue de cette époque et l’avènement de leur popularité. Mais les purges soviétiques commencent, puis le nazisme et la Seconde Guerre mondiale viennent brouiller les pistes. Louis et Elsa s’acharnent d’abord à justifier le pacte de non-agression Allemagne /URSS puis entrent dans la Résistance et la clandestinité. Ils font un retour triomphal à la fin de la guerre et Elsa reçoit le prix Goncourt en 44. Après avoir renié beaucoup d’amis à la fin de la guerre (n’oublions pas que Drieu la Rochelle fut un proche d’Aragon), ils ne lâchent pas le peu d’espoir qu’il leur reste envers le monde communiste, même après une campagne antisémite qui menace Lili, la sœur d’Elsa, en 52, même après la mort de Staline. Cependant, les années 60 viennent à point nommé pour célébrer les couples célèbres, tels Beauvoir/Sartre et donc, Aragon/Triolet. On les encense dans un bizarre « Tout Paris » qui les verse avec leur consentement dans une catégorie bourgeoise dont sauront se souvenir les étudiants en 68, refusant leur apparent soutien. Elsa meurt en 70, Aragon, 12 ans après. Voilà l’histoire. Ainsi vont les clés d’Elsa qui n’ont su ouvrir que l’appartement commun avec Aragon.
NL 15/01/03

La vente de l’appartement d’André Breton provoque bien des remous, ondes, champs magnétiques. Ce qui ne semblait à priori qu’une opération marketing de plus à l’échelle planétaire et ainsi aucunement sujet à discussion dans le grand consensus commercial, devient un sujet de polémique d’une évidence criante. Tout est paradoxal dans cette affaire depuis l’accumulation par Breton même d’un véritable musée dans son appartement. Ainsi peut-on se poser la question si, dans la discipline du surréalisme, Breton ne risquait-il pas l’exclusion prônée par lui, en satisfaisant à cette manie de garder des objets chers à son cœur et à son inspiration, en quelque sorte un embourgeoisement, par cette action donnant ainsi à ces choses un passé, présent, futur allant à l’évidence à l’encontre de la spontanéité de l’écriture automatique, par exemple. Voilà, les dés sont pipés au départ… Ainsi, comment raisonner ? Disperser la collection est en quelque sorte juger l’exclusion de Breton et la garder précieusement pourrait être trahir le surréalisme. Pas facile. On le voit bien, cela se conjugue sur tous les modes : disperser la collection, c’est adhérer au grand marchandage de la mondialisation, la garder précieusement, c’est répondre à un réflexe petit-bourgeois ; disperser la collection, c’est donner raison aux intérêts privés et au fric, la garder sur des fonds publics, c’est récupérer l’insociabilité du mouvement ; disperser la collection, c’est laisser exploser le concept, la garder, c’est conserver l’explosif avec tous les inconvénients que cela induit. L’ombre lumineuse de Breton et du surréalisme plane encore sur nos contradictions et c’est tant mieux.
E 22/01/2003
Le hasard des lectures de ce début d’année (mais est-ce vraiment un hasard ?) m’a emmené du côté des biographies de Claude Simon, Aragon, Triolet et Gracq. Et comme nous avons la fâcheuse manie de comparer, de chercher des points communs, je n’ai pas échappé à cette tentation. Quand on lit une biographie et que soi-même on écrit, on est forcément intéressé par visiter les cuisines de l’écrivain. Certains vous ouvrent les placards avec simplicité, c’est le cas de Claude Simon, d’autres vous emmènent dans la salle à manger d’un intérieur paradoxalement factice et bourgeois (Triolet-Aragon), d’autres encore entrouvrent les portes de toute la maison en vous laissant sur le seuil, plus par modestie et retenue que par manque de savoir-vivre, c’est le cas de Julien Gracq. Et ce sont souvent ces attitudes individuelles différentes et bien légitimes qui nous poussent à chercher des points communs par la chronologie, l’atmosphère d’une époque, la comparaison nécessaire donc. Dans notre cas, le point commun entre ces trois écrivains (Aragon Triolet ne font qu’un, non pas par réduction, simplement parce que ce qui m’a été donné à lire comme biographies jusqu’à présent ne m’a pas laissé la possibilité de les différencier) me semble être la seconde guerre mondiale où plutôt la dizaine d’années qui engloba cet évènement. Point de départ de l’engagement de Claude Simon, d’abord dans la guerre d’Espagne, puis dans la débâcle, ce qui lui inspira La Route des Flandres. Choix de la Résistance et défense paradoxale du pacte de non-agression germano-soviétique pour Elsa-Louis. Continuité plus que jamais nécessaire des idées fortes du surréalisme pour Gracq. Le surréalisme résume peut-être le mieux l’état d’esprit de cette époque et son implication chez ces écrivains : venue précoce pour Aragon, en spectatrice pour Elsa, tardive pour Gracq, chemins inévitablement entrecroisés chez Simon. Véritable émanation philosophique de la Première Guerre mondiale (n’oublions pas l’importance déterminante pour la suite du passage d’André Breton en tant que soignant dans un hôpital psychiatrique en 1916), le surréalisme résiste peut-être le mieux au deuxième choc de guerre auquel personne n’était préparé, par son essence même de résistance à la pensée conventionnelle et moutonnière. De même, les années qui suivirent le choc semblent devoir laisser la place au Nouveau Roman, comme résistance à la taylorisation de la consommation et de la production littéraire retrouvée (Roses à Crédit d’Elsa Triolet est également un acte de dénonciation du consumérisme). Mais il serait sans doute très inexact d’entrevoir à travers les œuvres de ces écrivains simplement la fin du monde romantique de Proust, une passade pour le surréalisme et le choc uniquement formel du Nouveau Roman, simplement car cette époque ne fut pas une époque d’appartenance mais de renonciation : idéal communiste pour Aragon-Triolet, le cri de Claude Simon « non, ce n’est plus possible, c’est à grincer des dents » (note de lecture du 08/01/03), et la gestion par exclusion du surréalisme. Mais comme le dit l’une des nombreuses réactions à la vente de l’appartement Breton : « mieux vaut être « exclu » par un homme comme lui (Breton) que d’être accueilli par bien d’autres! ». À méditer.
NE 22/01/2003
Julien Gracq, qui êtes-vous ? - Jean Carrière, La Manufacture
Il y a dans cette question quelque chose de scabreux, de presque indécent, annonce Jean Carrière. En effet, Julien Gracq passe pour un auteur secret, au même titre que Blanchot, mais d’une façon moins théorique peut-être, plus par refus d’une certaine idée marchande de la littérature et par adhésion à l’idée des « champs magnétiques » du surréalisme, donc d’une créativité plus épurée.
Pour autant, Julien Gracq n’est pas un rêveur, son récit La Littérature à l’estomac a bien précisé l’idée d’une écriture qui ne peut être que viscérale, organique, entière et son refus du Goncourt 1951 s’inscrit dans ce sens. Julien Gracq est donc un démystificateur et, par exemple, c’est pour lui, accepter le silence de Rimbaud, et ne voir « nulle raison de faire porter aux poètes une quelconque responsabilité sociale.../... aucun motif de demander comptes à Rimbaud d’une abstention qui n’a pas jugé utile de donner clairement ses raisons. ».
Jean Carrière est un passionné de l’œuvre de Gracq, on le sent bien dans cette biographie. Une part importante est consacrée à une interview où la simplicité du raisonnement de Julien Gracq éclaire une œuvre qu’on suppose à tort ardue dans le paysage littéraire et jamais le mot paysage n’aura si bien collé à un auteur.
NL 22/01/2003

Il avait fallu démonter une à une les vieilles vitres dépolies de l’auvent et pour cela installer l’escabeau au-dessus de la porte d’entrée, puis le replier parce qu’il n’était pas assez haut, puis emprunter l’échelle au voisin, puis se coincer les doigts en la dépliant. Enfin, ainsi appuyé contre les pierres de la façade (le notaire avait dit « véritables pierres de Savonnières », comme un gage de luxe justifiant le prix de la maison), il avait pu dégager chaque carreau de la gangue de vieux mastic, redescendre et remonter à l’échelle, effectuer à chaque fois un va-et-vient jusqu’à l’arrière de la maison pour constituer un petit tas de verre (il projetait de recycler les vitres dans la construction d’un châssis ou d’une serre pour les plantes, enfin, ne savait pas trop). Tout ce petit manège le mena vers midi et demi avec des crampes aux mollets à force de grimper et de se tenir en équilibre sur les barreaux.
Après le repas, s’y remettre. Il restait l’ossature de l’auvent en vieux fer forgé et il avait présumé que quelques coups de marteaux suffiraient à abattre l’entrelacs de tiges rouillées. Bernique ! Le notaire avait omis de vanter la qualité des matériaux de construction de ce temps-là, ce qui n’était pas plus mal d’ailleurs, le prix de la maison aurait certainement encore bondi de quelques milliers d’euros supplémentaires. Abandonnant le marteau, il cassa quelques lames d’une scie à métaux avant de se rendre une fois de plus chez le voisin pour emprunter une disqueuse ou quelque chose comme cela, si par hasard vous en aviez une, ce serait vraiment sympa de…
Il y retourna quelques minutes plus tard pour savoir s’il pouvait aussi emprunter un peu d’électricité car l’EDF n’était pas encore intervenue pour le changement de compteur, vous savez combien c’est lent de…
Après avoir compris le mécanisme de la disqueuse, après être remonté en haut de l’échelle pour tenter de scier les pattes de métal ancrées dans le mur, il y eut un bruit sec et la machine refusa immédiatement de fonctionner malgré l’interrupteur fébrilement actionné. Juron quand il constata que l’axe supportant le disque était fendu. Fendu ! Comment était-ce possible ? Et que dirait le voisin ? Certainement, il devait y avoir une faiblesse pour que…
Avant de revenir penaud rendre l’engin cassé, il décida qu’il aurait la peau de ce satané auvent de malheur, descendit rechercher le marteau et un lourd burin de fer dans le coffre la voiture.