2007

MARDI.

Courrier. Une lettre de la banque. Les intérêts de mon « Livret bleu » s’élèvent à 0,70 € et portent la somme qu’il abrite à 29,84 €. Dès demain, prendre le téléphone, demander le directeur, s’annoncer comme le représentant de la Didions Investment Corp. et lancer d’une voix assurée de trader sortant de prendre la température de Wall Street : « Tout sur le 8 dans la 6e à Vincennes ! » (n° 290, 14 janvier 2007)

MERCREDI.

Courriel. Echange avec Roger L. avec qui j’ai travaillé une année, 1982-1983, dans un collège de Bar-le-Duc et retrouvé au hasard des connexions notuliennes. Bien sûr, il ne se souvenait pas de moi, ce qui n’est guère surprenant. À cette époque, non content de cultiver déjà la transparence, j’étais de plus totalement insignifiant. Je débutais dans le métier, j’observais, j’étais entouré de gens plus âgés que moi qui me semblaient diablement sérieux alors qu’ils l’étaient en fait beaucoup moins que les jeunes collègues que je vois débarquer aujourd’ hui. En ce temps-là je n’étais pas loin de mon adolescence, j’étais frais émoulu de mes années d’initiation professionnelle qui avaient eu pour cadre le centre de formation des PEGC de Nancy. Un PEGC, la race est quasiment éteinte, c’était un professeur d’enseignement général de collège, destiné à enseigner deux matières, l’anglais et le français pour moi. Je ne savais pas alors que les PEGC étaient considérés comme la lie de la profession – certains membres du corps inspectorial allaient se charger de me le faire savoir un peu plus tard -, que, par exemple, dans certains collèges (mais pas ceux que j’ai fréquentés), les agrégés et certifiés ne mangeaient pas à la même table qu’eux à la cantine, voire ne partageaient pas la même salle des professeurs. L’eussé-je su que ça ne m’aurait pas violemment affecté, j’avais un boulot, je le faisais, un point c’est tout, l’orgueil professionnel ne me chatouillait déjà pas beaucoup. Le centre de formation des PEGC de Nancy était un drôle d’endroit peuplé de drôles de gens. Construit pour abriter d’importantes cohortes de stagiaires, il n’en accueillait déjà plus qu’une poignée au moment de mon arrivée. Seuls quelques box étaient occupés dans l’immense internat façon Saint-Agil, le bizutage manquait de conviction, les couloirs et les salles de l’immense bâtiment sonnaient le creux. Le public était disparate, composé de quelques jeunes qui, comme moi, avaient réussi le concours d’entrée à l’Ecole Normale à quatorze ou quinze ans et qui s’étaient dit qu’il était préférable de devenir professeur qu’instituteur (il n’y avait pour franchir le pas qu’un semblant de concours à passer), d’étudiants chevronnés et brillants qui trouvaient là un environnement douillet et rémunéré dans lequel ils pouvaient préparer des concours plus prestigieux, et des instituteurs qui avaient décidé de changer de branche, des adultes, des vrais avec famille et permis de conduire, qui m’impressionnaient fortement : H., devenu entre-temps ambassadeur plénipotentiaire de la notulie en terre canadienne, H. donc avait vingt-six ans, il m’apparaissait comme un vieux sage. L’enseignement de l’anglais était fait de façon sérieuse, rigoureuse, par des gens compétents, souvent remarquables. Pour le français, c’était une autre musique. On trouvait là des formateurs pour qui la nomination en ces lieux n’avait pas dû être une promotion, des ratés des classes préparatoires et des placardisés qui formaient une pétaudière pédagogique plus effrayante qu’amusante, une sorte de magistrale armée de Bourbaki avec ses matamores, ses gueules cassées et ses tire-au-flanc. Dans la galerie, L., professeur de psychologie, homme bonasse échappé d’une nouvelle d’Erckmann-Chatrian, P. dont la trogne couperosée expliquait aisément les deux heures de retard qu’il s’accordait chaque matin avant de pointer, P., un autre, qui grillait consciencieusement ses dix Gauloises à l’heure en parlant de linguistique ou de Beaumarchais, T. qui masquait le côté bâclé de son travail sous une démagogie puante (« allez, aujourd’ hui il fait beau, on va au bistrot plutôt qu’en cours ») dans laquelle je refusais d’entrer. T. ne m’aimait pas, inutile de le dire. Je revois aussi B., un ragondin, un sinistre, un nuisible. B. non plus ne m’aimait pas, mais je n’ai jamais su pourquoi. Peut-être souhaitait-il des élèves brillants, les élèves des grandes écoles où il n’avait pu officier, je n’étais pas brillant, j’étais un tâcheron insoucieux de tous les équipages, j’apprenais. Et puis un autre B., que j’allais oublier, un professeur de traduction qui écrivait des pièces de théâtre et nous en offrait, pour étrennes, des exemplaires sauvés du pilon. Je ne sais toujours pas si ces gens pensaient avoir de l’importance, certains en tout cas semblaient en être persuadés. Tout ce que je sais, c’est que je ne leur dois pas grand-chose, sinon une méfiance durable qui m’a sagement tenu à l’écart de toute compromission avec les hiérarques de ce milieu et une prudence qui m’a toujours empêché de me prendre au sérieux par crainte de leur ressembler un jour. Mais j’ai gagné là, du côté de mes condisciples, quelques solides amitiés qui durent toujours. (n° 291, 21 janvier 2007)

LUNDI.

Vie moderne. Je suis parfois effaré par les archaïsmes qui parsèment mon existence. Si je devais dresser ici la liste de mes comportements dépassés, je pourrais commencer ainsi : acheter et lire des journaux en papier, utiliser des mouchoirs en tissu, porter des maillots de corps (pas des tee-shirts, des vrais maillots de corps de La Redoute) sous mes chemises en hiver et des caleçons longs sous mes jeans quand je vais au match, me raser le dimanche, lire parfois des livres non coupés, acheter des CD – encore cette semaine, le dernier Dylan, ça fait vingt-cinq ans que j’achète le dernier Dylan, je l’écoute, je le range et j’attends le prochain, tout ça pour essayer de retrouver le moment de sidération vécu lors de la première écoute de Blood On The Tracks, « t’was in another lifetime, one of toil and blood... », c’est le cas de le dire – enregistrer et écouter des cassettes, persister à voter pour un parti dont la gloire est bien ternie et qui ne fait plus peur à personne, écrire des lettres, noircir des cahiers, fumer des cigarettes, goûter en rentrant de l’école, regarder des films en noir et blanc, ce n’est qu’une ébauche, il y a cent autres choses que je continue à faire et qui décemment ne se font plus à notre époque. Et pourtant. En l’espace de quelques jours, j’ai changé d’ordinateur, j’ai réussi à enregistrer une émission de radio sur un CD et ce soir, je crée une nouvelle adresse internet pour remplacer celle qui disparaîtra avec mon ancien abonnement le 1er février. Décidément, le doute n’est pas permis : je suis un homme du XXIe siècle.

Presse. Dans La Liberté de l’Est du jour, cette relation un brin complaisante d’un événement local :

Trahi par sa cigarette

X., proviseur du lycée Y, ne rigole pas avec le règlement intérieur. Les mardis et jeudis étant déclarés « journées non fumeurs », il se montre intransigeant s’il aperçoit un élève « rebelle ». C’était le cas jeudi. Depuis le bureau d’accueil de l’établissement, il surprend un lycéen une cigarette à la bouche. Elle n’était pas allumée mais la sanction est tombée car tous les signes rappelant l’état de fumeur sont proscrits. « Tu vas voir le CPE et c’est deux heures de colle », punit le proviseur. L’élève tente une conciliation, avançant ne pas avoir vu ce passage du règlement interdisant cette pratique. « Mais tu te prends pour qui ? » tient tête X, et de stopper toute discussion en cassant la cigarette en deux. L’élève n’a finalement pas eu le temps de se rendre à l’extérieur du lycée où, là, la cigarette est tolérée. Quelques mètres lui ont manqué; il aura tout le temps d’y penser lors de ses deux heures de colle.

Voilà un homme comme je les aime, droit dans ses bottes mais ouvert au dialogue, sachant user avec mesure de la parcelle d’autorité qui lui est consentie. S’il n’est pas trop tard, je vais de ce pas demander à être muté dans ce lycée. J’ai hâte de travailler sous la férule de ce héros des temps modernes qui élève un vulgaire mégot au rang du sabre du capitaine Dreyfus. (n° 292, 28 janvier 2007)

LUNDI.

Vie informatique. Il est temps de faire le ménage avant la fermeture de mon adresse didion.philippe@wanadoo.fr. C’était ma première adresse internet, mise en service en 2001. Comme beaucoup de gens je pense, j’ai ressenti à mes débuts le besoin de remplir ma boîte électronique et me suis abonné à un certain nombre de lettres et listes de diffusion que j’ai abandonnées petit à petit. Après un dernier coup de plumeau, il ne me reste plus que la [listePerec] qui est de bonne tenue et dont j’ai besoin pour la rédaction de mon Bulletin, la [listeoulipo] que je garde plus par habitude que par enthousiasme et le bulletin de remue.net. De toute façon, après quelques moments de pratique, on s’aperçoit vite que les listes ou forums divers sont immanquablement vampirisés par quelques grandes gueules qui auraient l’impression de desservir les populations s’ils ne postaient leur demi-douzaine de messages quotidiens. Les crêpages de chignons, qui sont légion, amusent un temps, puis lassent. C’est plein de certitudes, les grands mots dans les grandes bouches des donneurs de leçons de tout poil, les je vous l’avais bien dit, les de qui se moque-t-on, les pour l’avenir de la planète (ou de nos enfants, au choix), les si on m’avait écouté, les moi dans mon village, ça donne une idée de la démocratie participative et ça fait froid dans le dos. Je bénéficie pour l’instant d’une boîte à lettres quasi virginale car encore épargnée par les spams. J’ai aussi toujours pris soin de ne jamais livrer mes coordonnées à quelque instance professionnelle que ce soit, cherchant dans ce domaine comme dans d’autres à mettre le plus de distance possible entre ma vie laborieuse et ma vraie vie. À ce propos, je me souviens avec quel enthousiasme fut accueillie, il y a quelques années, la nouvelle qui allait révolutionner la vie du professeur moyen : enfin, on allait pouvoir confectionner les bulletins de notes et les livrets trimestriels sur son propre ordinateur, chez soi, bien au chaud, en chaussons, comme si le fait de pouvoir rapporter du boulot at home était une grande avancée sociale, une libération digne des grandes lois du Front Populaire. Je préférerai toujours laisser l’école à l’école et garder le chez moi chez moi, quitte à passer pour un dangereux réactionnaire.

JEUDI.

Vie sanitaire. « Le tabac est banni des lieux publics et de travail » (la radio). Scène de classe, préparation à l’étude d’un extrait de la Bible (L’Exode, 20, 3-17, « Le Décalogue »). Echange :

Prof: Avez-vous déjà entendu parler des dix commandements ? Classe : Sir, yes Sir !

Prof: Seriez-vous capable de retrouver quelques-uns de ces commandements ?

Classe : Sir, yes Sir !

(note : j’ai depuis peu instauré quelques règles strictes commandant les échanges oraux en classe afin de me préparer à travailler dans le lycée du coupe-mégots évoqué ici la semaine dernière)

Prof : Je vous écoute.

Un élève : Tu ne tueras point.

Un autre : Tu ne voleras point.

Un autre (moins assuré) : Euh... tu ne fumeras point ?

SAMEDI.

Football. S.A. Epinal – R.C. Lens B 1 – 0. Une coupure de courant d’une durée de quarante minutes transforme le spectacle en épreuve de résistance au grand froid. Le prochain qui me parle de réchauffement de la planète, je lui refile mon abonnement au stade. (n° 293, 4 février 2007)

VENDREDI.

Presse. Télérama signale cette semaine l’édition d’un Micro-guide, document édité par Radio France à l’usage de ses journalistes et destiné à signaler les « euphémismes, approximations, lieux communs, fautes de français, mauvaises liaisons, pléonasmes, ...

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