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« Hollywood is a Verb.  »

Ed Ruscha



Advient du dessous, ne se laisse pas contraindre. C’est cette voix, la peau de cette voix.

N’est pas faite pour être annoncée ou capturée, distincte non plus au contraire. Ainsi dissipée qu’elle survient comme insaisissable. Et de quel timbre de voix il s’agit, la terre en recouvre énigmatiquement le mystère.

C’est un lieu disparate et mélangé où la parole se serait fait entendre par-dessus tout, disposée de telle manière qu’elle s’articule avec la circulation de Downtown, un quartier dérivé de Los Angeles. Dans le sens d’une variation que les aléas poreux du temps créent de par leurs minuscules impulsions – c’est la Cité des Anges –, de par leurs écarts – c’est la Californie –, leurs motifs et la diversité de leurs images peu ou prou stylisées.

On perçoit par intermittences un langage lourd de ce qu’on ne connaît pas vraiment, très distant, avec des termes – quelques uns quand même – pris en défaut.

De quoi pour le colporteur tendre une limite, et y retourner back.

 

 

– Que voulez-vous ? dit le colporteur à la personne assise à ses côtés sur la banquette arrière. Vous désirez bien quelque chose ?

– Oui, je veux la suite. Je suis assez curieux de savoir comment cela va se poursuivre.

– Avec quoi ? Avec qui ?

– Avec moi. Avec nous, avec l’histoire, le film ou le récit.

– Seulement il va falloir que nous fassions nous-même quelque chose pour cela. Et je ne veux pas nécessairement parler de cinéma ni traverser la Vallée de la Mort.

– Comment vous imaginez-vous une telle continuation alors ?

– Quelqu’un arriverait là, maintenant, d’un bond par la vitre entr’ouverte. Il demanderait de l’aide. On me menacerait, un revolver sur la tempe.

– Dites-vous cela pour de bon ? Pourquoi cette voix à ce point inquiète ?

– Le chauffeur de taxi vient de me le demander, ma mère même. Ma voix selon l’un viendrait comme du fond d’un puits, comme d’une bouche d’égout, l’autre.

 

 

Elle s’exhausse dans l’air au même moment que la terre qu’on voit, la parole. Et escorte, et s’enfonce de plus en plus décidée dans le vent. Ou plutôt : dès qu’elle s’agite et se met à attester, l’écho qu’elle laisse entendre joue à s’infiltrer ou non dans la terre, c’est comme ça, on ne sait pas bien.

Le barman, à la gare routière de Westlake, Los Angeles, il descend acheter une tuberose. L’herbacée, il la glisse dans un verre d’eau entre la machine à café Stentor et le débarras crasseux où traînent serviettes loqueteuses et tasses à rincer.

La voix s’enroule, décrivant de grands arcs.

Et ça emplit fort, sur l’horizon bas à l’endroit de Mojave.

 

 

Commencerait actuellement dans la phrase, à proprement parler.

C’est la première fois que l’on peut identifier ce qui ressemblerait au colporteur en tant que tel, il est fin soûl dans une Rolls Royce Silver Ghost garée devant le porche du Dresden.

En vrac, il prend sur lui.

On ne doute pas que c’est le commencement qui est le pire : il ne serait rien arrivé s’il n’y avait eu un incident singulier qui se serait engagé d’aussi loin que possible entre midi-minuit, chien et loup, l’heure des failles, le hall d’une gare routière en béton trempé dans un quartier dérivé de Los Angeles, Cité des Anges, Californie, code postal 90057.

Depuis, la parole s’élève dans l’air, elle divague. Comment c’est, cette parole ? Comment elle fait pour se hisser jusqu’où l’on respire ?

– Un mouvement, un vecteur on dirait, remarque le colporteur.

Il travaille, lui, dans un Deli à proximité, le Maryland. Son nom : Paul Powell. Part Time Job, payable à la semaine.

Le reste du temps, il le passe ailleurs.

C’est noté, vous le notez.

 

 

Mais, soit dit en passant, c’est déjà bien entamé.

Entre deux heures indéterminées, meutes d’élocutions diverses.

Sur la place publique de Point Lobos, il se tient droit sur le trottoir du Deli à deux pas du cimetière de Riverside, chemise bleue au vent, figure de désordre : un type en colère.

La parole, encore originale, distribue de grandes masses, ses pleins et ses vides, ses foules, ses lignes périodiques, dominantes, cadencées, déchiffre l’immobilité périlleuse de ce qui se prétend identifié. En blocs de cendre, éparpillée, elle imagine des passages inédits de circulation.

Milton Sills gesticule et invective un Latino :

– Go home ! Go home, motherfucker !

C’est dans ce genre de circonstance qu’on reproche au colporteur de se servir d’énoncés tout faits pour lui laisser croire qu’il pourrait tenir des propos personnels, individuels, et parler ainsi en son nom propre, son nom de patience. On sent palpiter l’éventualité de sa disparition derrière le cimetière de Riverside où sont conservés les restes de l’immense Rudolph Valentino.

Il sort du cadre, entre dans une phrase.

 

 

Or tout est piégé dès le début et tout se passe comme s’il ne pourrait jamais ne serait-ce que… On aura beau ouvrir la bouche, parler des loups et crier comme eux, cela échappe, on ne le comprend pas.

Un chant inaccoutumé annonce l’approche d’un enterrement, le cortège paraît en plein Downtown. On écoute à peine, on regarde son chien et répond :

– C’est lui, c’est Daddy.

C’est le retour systématique à papa, semble-t-il, qui agit comme un instinct... Dans ce contexte, il n’est pas question que le colporteur produise des phrases à tout venant. Comme on lui retire tout profil et fonction, on le fait taire aussi et on fait taire les Américains autour de lui, les empêche de parler. Et si les gens, les Américains, venaient à s’engager dans une conversation, tout serait fait en sorte pour que rien ne puisse être élucidé.

Parmi les porteurs du cercueil, le même type, Milton Sills, provisoirement assagi. Le colporteur continue à vociférer six ou sept loups, peut-être huit. Il est comme étouffé et clos dans son hurlement qui ne peut pas s’extirper, avec la volonté ferme de ne pas perdre le propos et la face.

Dix mille personnes s’acheminent en direction du Hollywood Memorial Park. Le colporteur ou la foule ou Milton reste contraint par tout ce qu’il y aurait à déclarer devant un tel spectacle, les possibilités d’usage de certains mots :

– C’est lui, c’est Daddy-papa !

– Hollywood For Ever !

 

 

Quelque chose est déjà là.

Pour obtenir quoi ? Une vraie déformation, un vrai rire ?

C’est seulement quand on émerge d’une situation particulière et s’en extrait par rejet (un guet-apens dans un district manipulé par un nom de gang, si on veut), que ça part commencer, que ça peut s’engager. Il n’y aurait pas de territoire à remplir mais plutôt à vider, désosser… avec l’intention de perdre l’intention. Et, flottants encore dans la mémoire de Rudolph, coulent les sanglots de Pola Negri, s’échappe dans le vent le chapeau enrubanné noir de Mary Pickford comme celui d’une couventine.

C’est dans le cadre de cette séquence que se constituent assez vite des forces de frappes libres comme accorder au colporteur une chance, un type de droit novateur, un modèle de choix ou d’action sans conséquence néfaste pour le reste des Angelinos. Les empreintes digitales relevées à l’endroit du crime s’il avait eu lieu, ne concerneraient que l’une des mains du colporteur elle-même, de lui-même.

Le smog s’affale par bribes, obstrue peu à peu les gratte-ciel du front de mer sur Beach Boulevard.

 

 

Le colporteur, les yeux noirs, un lâche abandon dans son attitude. Et de cette cession, un piège, une ruse qui consisterait en ce qu’il doive maintenant traverser l’Avenue Kipling avant de se prononcer.

Ce qui remue alentour, c’est uniquement la terre désertée de Californie, un réseau fragile et dense de contours qui évoluent par saccades, par bribes et conspirations muettes. Aucun son n’est émis, et si l’un d’entre eux éclatait, il ne serait pas perçu.

Cette région abandonnée de Yucca Street où il déboule now, elle est comme lourde en permanence de ce qui conspire à la surface. Il longe la rivière souterraine de Los Angeles qui sépare la ville du Nord au Sud après avoir pris sa source dans la vallée de San Fernando pour, au finish, 50 miles plus tard, se jeter dans le Pacifique au niveau de Long Beach.

Un peu à l’écart, dans le secteur de Los Feliz, quelqu’un annonce une rafle.

Des haillons fuient, on a du mal à les identifier.

 

 

Hope Hampton suffoque. Dans la gare, le gosse est découvert insidieusement...

Après cette sorte de révélation, la voix, les yeux révulsés noirs du colporteur ne peuvent rien saisir, ne balisent plus que des signes vagues.

Hope Hampton sort de son sommeil, prostré dans un carton duquel sa tête émerge comme coupée. Le cadre se rapproche mais on distingue mal si sa tignasse s’épaissit ou non, ou devient fluide au contraire.

Une enfant, un peu plus loin (deux blocks, mettons), est corrigée en public par sa mère. La fille, elle pousse des cris. On dit Joan Acker pour elle.

Des ombres, des rôdeurs viennent l’écouter geindre :

– Vous l’entendez ? C’est la voix d’un animal !

La mère est calme, obstinée. Elle empoigne les crins de sa fille son nom Joan Acker comme une pièce de linge, tape à coups réguliers sur la petite tête blonde. Le cercle des Américains autour de la maquerelle et sa progéniture est instantané.

Jugement d’un vendeur de hot-dogs à l’angle d’Alison Boulevard :

– La mère a raison.

– Mais pourquoi ?

– C’est une pute. A treize ans Joan Acker n’est qu’une putain !

 

 

On parle de quelque chose… en même temps que l’on nous montre autre chose. Et ce que l’on dit est éclipsé par ce qu’on nous fait voir.

En fait, on n’en sait rien. Des coupes instantanées dans le récit, il y en a beaucoup, c’est flou et de tout espace.

– Une perspective s’interrompt, remarque le colporteur. Indivise, comme le marbre de Paros.

On s’approche lentement d’une zone de passage entre la Deuxième Rue et une avenue principale du centre ville en réfection, genre West Sunset : les étincelles dues aux mouvements du trafic, le rouge puis le vert, puis le rouge encore ainsi de suite, sont essuyées et détournées, puis à nouveau transmises conjointement à la ronde insistante des hélicos dans la nuit, tout comme la lumière et les figures de lumière qui se prolongent au-delà des limites de Los Angeles.

Le colporteur, en dilettante de sensations immatérielles, en prend connaissance.

Il en mesure les méfaits.

 

 

On lui tient le crachoir avec une grande dextérité comme on dit dans certains régiments de Fox Bay, mais l’attention reste attirée ailleurs.

On concentre maintenant le champ de vision sur une série de détails en particulier, et on attribue au colporteur des propriétés correspondantes.

Pris dans sa propre voix, il ne réagit pas beaucoup et ce qu’on lui souffle à l’oreille se dérobe aussitôt ou s’imprègne comme un parfum de tuberose sous ce qu’il est prêt à admettre. Ce qu’on lui force à reconnaître, il n’en revient pas.

La parole se dissipe dans l’air, la parole ment à nouveau alors que se déplient devant lui les collines de Santa Monica, les hangars de Tustin, les pompes à pétrole au pourtour de LAX, les terrains vagues et les lieux de passe de Sepulveda Boulevard, un palmier minuscule sur Admas Boulevard et les villes opulentes de Hacienda-Ladera Heights.

Il les balaie scrupuleusement du regard depuis le promontoire où il a stationné sa voiture, tout en gardant à l’esprit que les objets qu’il aperçoit comme dans un rétroviseur peuvent paraître plus proches qu’ils ne sont en réalité. Il en déduit qu’il n’y a pas de connexion, ...

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