Toute traduction est, ou devrait être, une expérience : non pas la traversée d’un territoire peu ou prou identifié, mais bien la quête d’un certain « dérèglement des sens » langagiers, l’acceptation d’un aveuglement progressif afin de rebâtir, molécule après molécule, la nouvelle lumière qui irradiera le texte recommencé que nous appelons étrangement version mais qui mériterait plutôt celui de « verso ». Ni fidèle amant ni studieux ventriloque, le traducteur n’a ni l’audace d’un traître ni le zèle d’un copiste – en revanche, s’il veut rendre justice, et éclat, écho, au texte qui le requiert, il n’a d’autre choix que celui de devenir, au moins le temps d’un livre, écrivain. Écrivain de sa traduction. Emmanuel Hocquard a eu d’ailleurs cette excellente formule – et ici « formule » est à prendre au sens rimbaldien, profondément chimique : « Je ne traduis pas : j’écris des traductions. ». Et cela se fait au risque de la myopie la plus troublante, dans la jubilation d’un balbutiement inédit. Qu’il travaille « au calque » comme Chateaubriand succubant Milton ou « par capillarité» comme Beckett réitérant ses propres romans, le traducteur doit avant tout déposer ses armes avant de guerroyer, puisque ici c’est l’adversaire qui fixe les règles de ce douteux combat. Je veux dire par là que c’est le texte à traduire qui définit les modalités de sa disparition, lui qui donne le la de ce glas qui pour lui va sonner : quand bien même on trouverait cette image pompeuse ou tragique, je ne puis effacer de mon esprit cette vision d’un texte au centre d’une arène, un texte qui vous salue avant de mourir. Précisons, afin de ne pas laisser croire à un pathos inévitable, que cette mort se fait, doit se faire dans un grand éclat de rire, tant la langue sait à son tour reconnaître sa vanité, et moquer le fard hilare de sa mort. Mais enfin, c’est ainsi, un combat a lieu, et tout ce que la langue perd, elle doit le gagner – si elle est assez forte, elle le fera. Sinon, c’est l’estrapade.
Il y a donc logomachie. Et rire. Ainsi que, on l’a dit, balbutiement. A mes yeux, à mes oreilles, ...