« En toute violence »

à Yves Pagès



Curieusement, les rares fois où il m’a été donné de prendre la parole en public, une sorte de réflexe m’a poussé à relire Artaud, Antonin Artaud — à y chercher matière à parler plutôt qu’à citation, avec cette envie contagieuse de lire, je veux dire, à haute voix, des phrases d’Artaud. Ce réflexe, je n’ai jamais vraiment cherché à le questionner, à le décomposer, mais, en apprenant qu’Artaud allait figurer parmi les points forts de ces Assises, je me suis dit que le moment était venu, peut-être, de savoir ce que je cherchais dans ce recours à cet écrivain, écrivain sans lequel je ne serais pas là aujourd’hui, puisque sa lecture m’a aidé à aller de l’avant dans le métier de vivre, d’écrire et de traduire.

Bien sûr, quand je prononce, en amorce d’un discours, des phrases d’Artaud, il est évident que je ne me contente pas de rendre hommage à une influence essentielle dans ma trajectoire ; il se peut aussi que me revienne en mémoire cette fameuse séance du Vieux Colombier, cette terrible séance du Vieux Colombier, qui a fait couler tellement d’encre et qu’il n’est peut-être pas inutile de rappeler ici brièvement : suite à sa sortie de l’Asile de Rodez, activée par Paulhan et quelques amies, dont la précieuse Paule Thévenin, Artaud est rentré à Paris, plus précisément à Ivry, et sa force d’écriture semble intacte. Dans le souci de le remettre au premier plan d’une certaine vie intellectuelle, dans celui, également, de l’aider, je veux dire financièrement, une « conférence » est organisée, qui, malgré la grande confusion des témoignages, tourne mal, c’est-à-dire qu’Artaud, qui doit faire alors autant pitié que peur, et je pèse mes mots, s’emporte, panique, on ne sait pas trop, selon certains ses papiers lui échappent des mains, il se met à quatre pattes, tente de les rassembler tels les membres d’Osiris, après tout est confus, mais l’impression qui surnage est celle d’un naufrage, le naufrage d’une vie, d’une parole, certainement pas celle d’une écriture. Longtemps cette vision d’Artaud éructant – excusez le cliché, mais si vous l’avez entendu grâce à des documents sonores, cela se tient –, d’un Artaud ne parvenant plus à maîtriser les démons qui ne cessent de le revendiquer lui et sa parole depuis des années et des années, bref, cette vision est si indissolublement liée pour moi à la prise de parole en public qu’il est fort possible que ma relecture systématique d’Artaud dans des conditions similaires soit en partie générée par l’association parler/paniquer.

Cela pourrait simplement faire sourire, s’il n’était tout aussi évident qu’Artaud joue ici un autre rôle. Car ce que j’ai retenu d’Artaud, ce qu’il me rappelle quand j’ose l’oublier, c’est combien toute cette histoire de parole, prise, interdite, trahie, lancée, piétinée, est avant tout l’histoire d’une violence fréquentée. (Ici j’ouvre une parenthèse — Jean Genet donnait cette sentencieuse, mais belle, définition de la violence, qui se trouve dans Le Journal du Voleur : « Je nomme violence une audace au repos amoureuse des périls. ») Mais laissons pour l’instant Genet, sur lequel je reviendrai, et revenons à cet étrange réflexe Artaud, qui ne me sauve de rien, et surtout pas de mes devoirs aujourd’hui. Je dois donc sacrifier à cette tradition à tout le moins intime qui me pousse, me force, ...

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