La modernité a en effet posé un modèle d’énonciation du projet littéraire, lui-même fortement mis en œuvre par les avant-gardes historiques : le manifeste. On en connaît la floraison au début du siècle : manifestes Dada, Futuriste, Surréaliste... etc.5, ainsi que les préfigurations sous forme de lettres (Flaubert, Rimbaud), préfaces (Hugo, Baudelaire) ou réflexions critiques (Stendhal, Mallarmé, Zola). C’est à la pérennité de ce modèle que je m’intéresserai d’abord. Il survit en effet dans les efforts et les pratiques d’une certaine avant-garde, maintenue au-delà voire contre la critique qui dit son épuisement depuis le début des années 80. Jean-Marie Gleize serait un bon exemple de cette tendance (mais non le seul, on pourrait évoquer aussi Christian Prigent). Ses derniers livres affichent nettement une telle ambition : Le Principe de nudité intégrale (Seuil, 1995) est justement sous-titré « manifestes », au pluriel. L’ouverture même de ce livre fait signe du côté de l’esthétique de la rupture à laquelle on associe désormais une certaine modernité : « Que faire ici ? Que signifie vouloir le commencement ? […] C’est bien le fait que tout doit disparaître qui justifie la prose. L’invention interminable de la prose. Tout doit disparaître. » Et, pour ne citer encore que la fin de cet incipit : « Voilà ce qu’il faut faire. Accéder au principe de nudité intégrale. » L’injonction est nette. La volonté s’écrit en italique. Elle s’inscrit délibérément dans le ton et la filiation de Rimbaud auquel Jean-Marie Gleize emprunte également le titre de l’un de ses autres livres : A noir, poésie et littéralité (Seuil, 1992) que la quatrième de couverture présente comme un « manifeste indirect ».
Ces manifestes pour la littéralité posent le principe de « nudité intégrale » que le livre éponyme décline dans des proses de nature diverse : énumérations, listes brièvement commentées, prises de position scandées par des affirmations volontaristes et/ou enthousiastes, ...