introduction bio-bibliographique 1

Pierre Guyotat est né en 1940 en France, à Bourg-Argental (dans le Haut Vivarais). Ses premiers souvenirs sont hantés par la présence de la guerre, ses lieux, ses sons, son impact sur les corps, le mental, la vie. Il se met à l’écriture (poétique) dès l’âge de quatorze ans. En 1960, Pierre Guyotat est appelé en Algérie, où il est, deux ans après, arrêté par la Sécurité Militaire, inculpé de complicité de désertion, d’atteinte au moral de l’Armée et de possession-divulgation de journaux interdits, et finalement placé au secret pendant trois mois. C’est entre autres à partir de cette expérience de la guerre, puis de la prison, que son oeuvre se met en place.

De retour à Paris, il achève d’écrire, en 1965, ce qui deviendra sa première grande publication : Tombeau pour cinq cent mille soldats, qui i paraît chez Gallimard en 1967. « Ce livre est un poème, j’ai désormais tout à fait abandonné le roman, genre mort aujourd’hui et que certains s’obstinent à ranimer. Une sorte de poème narratif, guerrier, magique, religieux. La lecture en sera difficile. Les bonnes âmes (...) vont crier au scandale. Tant pis, sous la violence et le blasphème, il y a un amour qui enflammerait le diable. (...) Il y a dans mon livre le même humour, la même cruauté, la même tendresse, le même érotisme que chez Bunuel (...) »2. Il s’agit d’une écriture qui tient à la fois d’un « lyrisme convulsivement matérialiste »3 et de l’épopée. « (...) j’ai inventé une écriture nouvelle, une nouvelle forme de récit, barbare encore, mais authentifiée par le mouvement profond de notre époque, lequel est épique. (...) Moi, je crois au récit épique, seul il peut rendre compte du monde contemporain (contradictions, techniques, panique), seul parce qu’il est un genre décisif et affirmatif, il peut correspondre au mouvement positif de ce monde. Le Nouveau Roman nous a maintenus dans ces zones inutiles : l’embryon, les conduites inachevées, etc. Il a éliminé tout ce qui fait l’homme universel et toujours nouveau - le sang, la mort, l’orgueil - et toujours mystérieux. Et ceci à cause de la terreur causée par les bestialités de la dernière guerre et des guerres de décolonisation. A nous de camper de nouveau l’homme avec sa sueur et son sang sous la peau, à nous de lâcher des créatures libres, littérairement, et se mouvant dans un décor non plus hostile ou générateur de nostalgie. »4

Le récit est centré sur la guerre (références à la seconde guerre mondiale et à la guerre d’Algérie) et la violence sexuelle (viols, esclavage prostitutionnel), et tente de se détacher de tout psychologisme et de toute image comparative ou métaphorique : « il faut aujourd’hui décanter la matière de ses impuretés à base de métaphysique, de psychologie, de moralisme, de matérialisme, et faire apparaître le noyau des choses »5. En ce sens l’on n’y lit que des actes, des figurations corporelles, et la fiction s’en trouve donc dépersonnalisée, ce qui la rapporte à la fois au mythe et à la geste épique, mais sans héros. Il ne s’agit pas, dans ce livre comme dans ceux qui vont suivre, ni de témoignages ni de mémoires, ni d’une tentative de relation exacte d’événements historiques ; il n’y a pas de visée réaliste, même si l’expérience de la guerre y est palpable, et non perçue comme une abstraction.

Si la guerre forme le fond de ce texte, l’esclavage et la prostitution y interviennent également, au point que ces trois problématiques se trouvent inextricablement liées entre elles : les soldats sont souvent des esclaves, ...

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