Conclusion : l’éthique de l’écart ou de l’immanence ?

La langue de Guyotat, en tant que « langue prostitutionnelle », pourrait d’une certaine manière être associée à cette approche de la caresse par Lévinas et Derrida : en effet elle s’efforce, dans son mouvement, de toucher à de l’intouchable, de violer l’inviolable, en manipulant donc activement cette ambiguïté dont on a pu repérer la latence dans la caresse. Son acte pourrait donc être de dénuder le corps (tant le corps de l’écrivain que celui du lecteur) que cette langue qui habituellement le structure, en faisant don d’une « autre » langue, faite de rythme, de sons, de matières, et qui ferait se toucher le corps à ce qui lui demeure hors sens, abjecté comme immonde.

C’est donc en ce qu’il s’agit dans les deux cas de mouvements se situant à la fois en dehors de l’intentionnalité, en dehors de la volonté purement adéquate à elle-même du « je peux », et à la fois dans des sphères qui touchent à de l’intouchable, à de l’inviolable, que la langue de Guyotat et la caresse auraient partie liée. Dans les deux cas il s’agirait d’un toucher qui se placerait au-delà ou en deçà de la phénoménalité et de la forme de la matière : le contact n’est plus celui de la sensation, il ne s’agit plus de faire la lumière sur les choses, mais de tendre en aveugle vers une volupté qui elle-même ne sait pas ce qu’elle cherche puisqu’elle se trouve prise dans le désordre des sens.

Le mouvement de la langue de Guyotat, en tant que prise en charge maximale des pulsions, en tant que viol ou devenir-obscène de la « bonne » langue, de la langue de la maîtrise et du sens, mènerait ainsi à un désordre ou à un délire des sens, du sens et de la pensée qui les mèneraient au-delà ou plutôt en-deçà du touchable, à l’intouchable qu’elle s’efforce de toucher.

En ce sens l’on pourrait voir dans l’acte d’écriture de Guyotat un efforcement57. Efforcement, c’est-à-dire d’une part un acte d’effort, de force, de volonté pure et infiniment libre. Infiniment libre dans la mesure où ce qui se joue dans l’espace ouvert par cette langue semble surdéterminé par l’intimité exacerbée de l’écrivain Guyotat, par une sorte d’intériorité immense prête à enjamber n’importe quelle extériorité tant sa charge érotique est forte, ce qui du coup fait supposer que ses figures/putains semblent n’être engendrés par rien d’autre que par l’acte pur de sa volonté, être jetés là depuis l’acte de volonté pur que semble être cette écriture, jetés là pour voir, pour que lui, créateur de ces figures, puisse voir ce que cela fait, ces créatures, jetées là.

Cependant au creux de la langue même se joue l’autre face de cet acte d’efforcement de son écriture : ...

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