« à toi, ce sera dur d’expliquer »

Du discours au récit : l’impossibilité de raconter

La Nuit juste avant les forêts est l’histoire d’une nuit racontée, et les histoires racontées pendant cette nuit. Résorbant les récits dans le discours présent de la parole en train de se donner, la pièce produit au sein de ce qui est avant tout un discours, des récits épars. Ces histoires sont multiples, interrompues, reprises : elles s’engagent dans toutes les directions ; toutes sont le fruit d’un arrachement, le produit d’un désir de partage. Mais il existe au cœur de cette volonté de transmission, une dialectique de souffrance qui met en danger le récit ; un combat tout autant solitaire que partagé dans l’écoute : la lutte qui lie la nécessité de raconter et d’écouter, à leur impossibilité. Le discours est ainsi le creuset d’innombrables récits dans lesquels le locuteur joue le rôle tour à tour de victime, d’acteur, de spectateur, de rêveur, ou de conteur distancié. Certains de ces récits ne sont qu’esquissés, d’autres largement développés, et repris en de larges hypotyposes dont la plus frappante sans doute est celle autour de la forêt au Nicaragua qui donne son titre à l’œuvre. Ces récits semblent être le contenu porté par la forme du discours : comme si celui-ci s'élaborait par les récits. La question reprend donc celle que formule Genette : qu'est-ce qui, dans la diction, fait fiction ?8 Ce sont d'abord les mécanismes d'identification, de projection, d'empathie : en somme, toute histoire bien racontée entraîne le même type d'attitude mentale que le roman ; la fiction est alors, comme le discours, une question de rapports intersubjectifs. Il y aurait une pulsion de fiction dans le discours. Se faisant pour quelqu'un qui l'écoute, il n'est audible que dans la mesure où il investit dans la diction, les élans de la fiction. La fictionnalité du discours se concevrait alors comme un mouvement de lecteur, dans la capacité à prendre toute histoire pour un monde possible.

Dans La Nuit, ce monde possible est d'emblée donné comme impossible9 : alors comment faire d'une diction impossible, la possibilité d'une fiction ? Parler et dans l'instant, voir s'évanouir la vérité de l'expérience, non pas qu'elle se passe de mots, mais passant dans les mots, elle traverse l'expérience sans pour autant la faire revivre. La douleur de raconter est là : tentation d'être seul pour faire du passé, l'expérience de la solitude, mais désir plus fort encore de la partager pour la faire exister – dans le partage, dans le silence aboli, c'est la solitude et le silence qui parlent, qui déchirent le récit et l'élèvent au statut de parole – parole d'ivresse et de jouissance, non de solitude morbide et lamentable.

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