La méthode de Sainte-Beuve
Je suis arrivé à un moment, ou, si l’on veut, je me trouve dans de telles circonstances, où l’on peut craindre que les choses qu’on désirait le plus dire – ou à défaut du moins de celles-là, si l’affaiblissement de la sensibilité, qui est la banqueroute du talent, ne le permettait plus, celles qui venaient ensuite, qu’on était porté par comparaison avec ce plus haut et plus sacré idéal à ne pas estimer beaucoup, mais enfin qu’on n’a lues nulle part, qu’on peut penser qui ne seront pas dites si on ne les dit pas, et qu’on s’aperçoit qui tiennent tout de même à une partie même moins profonde de notre esprit, – on ne puisse plus tout d’un coup les dire. On ne se considère plus que comme le dépositaire, qui peut disparaître d’un moment à l’autre, de secrets intellectuels, qui disparaîtront avec lui. Et on voudrait faire échec à la force d’inertie de la paresse antérieure, en obéissant à un beau commandement du Christ dans saint Jean : « Travaillez pendant que vous avez encore la lumière. » Il me semble que j’aurais ainsi à dire sur Sainte-Beuve, et bientôt beaucoup plus à propos de lui que sur lui-même, des choses qui ont peut-être leur importance, quand, montrant en quoi il a péché, à mon avis, comme écrivain et comme critique, j’arriverais peut-être à dire, sur ce que doit être le critique et sur ce qu’est l’art, quelques choses auxquelles j’ai souvent pensé. En passant, et à propos de lui, comme il a fait si souvent, je le prendrais comme occasion de parler de certaines formes de la vie, je pourrais dire quelques mots de quelques-uns de ses contemporains, sur lesquels j’ai aussi quelque avis. Et puis, après avoir critiqué les autres et lâchant cette fois Sainte-Beuve tout à fait, je tâcherais de dire ce qu’aurait été pour moi l’art, si....
« Sainte-Beuve abonde en distinctions, volontiers en subtilités, afin de mieux noter jusqu’à la plus fine nuance. Il multiplie les anecdotes, afin de multiplier les points de vue. C’est l’individuel et le particulier qui le préoccupent, et par-dessus cette minutieuse investigation, il fait planer un certain Idéal de règle esthétique, grâce auquel il conclut et nous contraint à conclure. »
Cette définition et cet éloge de la méthode de Sainte-Beuve, je les ai demandés à cet article de M. Paul Bourget, parce que la définition était courte et l’éloge autorisé. Mais j’aurais pu citer vingt autres critiques. Avoir fait l’histoire naturelle des esprits, avoir demandé à la biographie de l’homme, à l’histoire de sa famille, à toutes ses particularités, l’intelligence de ses oeuvres et la nature de son génie, c’est là ce que tout le monde reconnaît comme son originalité, c’est ce qu’il reconnaissait lui-même, en quoi il avait d’ailleurs raison. Taine lui-même, qui rêvait d’une histoire naturelle des esprits, plus systématique et mieux codifiée, et avec qui d’ailleurs Sainte-Beuve n’était pas d’accord pour les questions de race, ne dit pas autre chose dans son éloge de Sainte-Beuve. « La méthode de M. Sainte-Beuve n’est pas moins précieuse que son oeuvre. En cela, il a été un inventeur. Il a importé, dans l’histoire morale, les procédés de l’histoire naturelle.
« Il a montré comment il faut s’y prendre pour connaître l’homme ; il a indiqué la série des milieux successifs qui forment l’individu, et qu’il faut tour à tour observer afin de le comprendre : d’abord la race et la tradition du sang que l’on peut souvent distinguer en étudiant le père, la mère, les soeurs ou les frères ; ensuite la première éducation, les alentours domestiques, l’influence de la famille et tout ce qui modèle l’enfant et l’adolescent ; plus tard le premier groupe d’hommes marquants au milieu desquels l’homme s’épanouit, la volée littéraire à laquelle il appartient. Viennent alors l’étude de l’individu ainsi formé, la recherche des indices qui mettent à nu son vrai fond, les oppositions et les rapprochements qui dégagent sa passion dominante et son tour d’esprit spécial, bref l’analyse de l’homme lui-même, poursuivie dans toutes ses conséquences, à travers et en dépit de ces déguisements, que l’attitude littéraire ou le préjugé public ne manquent jamais d’interposer entre nos yeux et le visage vrai. »
Seulement, ...