Fuji San
publie.net
Jacques Roubaud
« pointe d’où l’on voit
⊗ le Fuji »
grimpe ! : on ne voit rien
ISBN 978-2-8145-0060-0
© Jacques Roubaud & publie.net _ tous droits réservés
mise en forme d’après le document de travail de l’auteur
première mise en ligne sur publie.net le 10 décembre 2007
dernière mise à jour le 20 avril 2010
Jacques Roubaud
Fuji-san
: lecture au musée Zadkine, 2 août 2007
- w
I
@ 1
L’apparition des fleurs de cerisiers est un moment annuellement historique. A Kyôto, par exemple. On craignait, au printemps 2007, leur retard. Ils furent là. Je n’y étais pas mais j’entendis, dans la nuit, à la radio, les voix nombreuses qui saluaient leur présence, leur être-là, leur être-ainsi, leur transcendance, leur blancheur. J’entendis, venant de loin, de là-bas, les petits cris de surprise attendue, les ‘comme c’est beau ! ‘ (en japonais), les ‘oh !’, les ‘ah !’ (en japonais). Et j’ai reconnu brusquement l’expression du
mono no aware
, l’
aware
en quelque sorte à l’état naissant, dans sa version native et naîve tel qu’il est de règle qu’il soit ressenti dans toute poitrine (
kokoro
) japonaise en la présence réelle d’un
mono
(chose), qui le réclame, l’a réclamé, exigé, de tout temps.
@ 2
Comment dire ce qu’est l’
aware
? Ma définition préférée est celle de Norinaga, au 18
ème
siècle :
«
Quand nous regardons la lune, ou les fleurs de cerisier, nous somme très impressionnés et nous disons « ah (
aa
) ! (en japonais) quelles fleurs splendides ! »ou bien « oh ! (
hare
(en japonais), la belle lune ! ».
Le mot
aware
combine ces deux mots :
aa
and
are
d’où---
’aware’
».
J’adore cette étymologie.
@ 3
Norinaga poursuit «
Avec le temps, on en vint à écrire
aware
avec le caractère qui signifie ‘tristesse’’, ce qui fit croire que le mot n‘avait qu’un sens :’nostalgie’, ‘regret’ et enfin ‘douleur’, ‘chagrin’. Mais le sens de
aware
ne se limite pas à la description d’un état de tristesse. Il s’applique aussi à des états de bonheur, à ce qui est ‘intéressant’, plaisant, drôle même, ‘émouvant’ surtout
.
Comme les premières fleurs printanières du cerisier.
@ 4
Quand j’ai commencé, il y a plus de quarante ans déjà, à rechercher des poèmes à ‘emprunter’ à la poésie médiévale japonaise, j’ai été très vite attiré par le
mono no aware
, interprêté comme le ‘sentiment des choses’, et particulièrement par ces poèmes où la version supposée ‘première’, spontanée, décrite par Norinaga, semble spécialement présente.
@ 5
Ce n’est pas exactement cela qui se passe aujourd’hui. L’
aware
des foules auxquelles les cerisiers dévoilent leur trésor printanier est plus proche de ce qu’une autre citation de Norinaga décrit ainsi :
@ 6 « Chaque fois que nous trouvons dans une situation où nous devrions ressentir quelque chose, le fait de savoir que notre cœur devrait éprouver de l’émotion en présence d’un objet ou d’une situation, c’est cela qui est le mono no aware . Exemple : les exclamations devant la beauté des premiers sakurabana , les premières fleurs de cerisier . Depuis l’enfance, chaque japonais, chaque japonaise, sait qu’il doit ressentir l’ aware dès que l’occasion l’exige.