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… Elle envoya des recommandations : il s’agissait de les suivre avec ponctualité. Elle exigeait que le désir soit préservé, prolongé à l’extrême et outré autant que possible. Elle comptait sur ta volonté pour qu’ainsi soit ouverte dans la limite une brèche qui, certes, ne la romprait pas mais la repousserait encore et encore jusqu’à l’illusion de l’avoir dépassée. Elle aimait, tu l’as tout de suite compris, l’au-delà, c’est-à-dire cette région que nous portons à fleur de peau et que, pourtant, nous ne savons pas envahir pour nous y abandonner simplement à la floraison du bonheur. Elle écrivit donc avec précision qu’elle attendait beaucoup de réserve le premier jour – une réserve passionnément tendue et qui, sûrement, aurait pour effet de créer un appétit beaucoup plus vif que la précipitation vers le plaisir. Elle prévoyait néanmoins qu’elle-même pourrait céder à cette précipitation sans dire très clairement ce que devrait être ta résistance. Elle ne mentionnait d’ailleurs ce cas que marginalement, et sans doute par ironie à son propre égard, vu qu’à l’évidence elle comptait sur l’exaspération de l’attente et la nervosité de l’interminable. Elle évoquait les caresses à travers le tissu et les jeux du toucher retenu, qui met de l’aventure et, par conséquent, de la découverte au bout de chaque geste. Elle ne parlait qu’à peine de pudeur, juste pour suggérer que sa pratique était un excitant propice à cette mise à bout de soi qui, d’emblée, devait maintenir entre vous la tension au plus haut. Elle énonçait tout cela d’une plume calme tout à l’opposé des crudités dont elle hérissait d’ordinaire ses propos afin de signifier sans doute que ces choses-là sont à dire à l’égal des autres, et de la manière la plus simple, donc la plus directe. Elle avait de cette manière coupé court aux mouvements d’approche, à leur ambiguïté, à leur passe-passe, en appelant une nuit pour dire : Je veux baiser avec toi ! Elle avait eu, ce disant, la brutalité – mais verbale seulement – qu’elle se proposait d’écarter de notre relation et, tout particulièrement, de notre première rencontre. Elle avait ajouté ce commentaire qui, en y repensant, te paraissait de plus en plus bizarre : Il ne faut pas finir dès le commencement mais savoir se regarder mourir lentement. Elle avait avoué par ailleurs, dans ses recommandations, vouloir se protéger. Elle avait dit cela très franchement : J’aime l’homme mais je crains ses emportements physiques ! Elle recherchait, la chose était devenue explicite, une tout autre violence, plus élaborée, plus discrète, plus secrète, celle qui combine les impulsions du sexe et les détours de l’imagination. Elle rêvait de la montée d’une parole unique, qui occuperait à la fois, ses deux bouches en créant de l’une à l’autre un unisson qui rendrait la chair aussi spirituelle que l’âme, et l’âme aussi sensuelle que la chair. Elle employait bien le mot « âme » pour se porter immédiatement au bout de la contradiction et recoudre les deux extrêmes de la vitalité humaine. Elle faisait sans doute de l’amour le fil de cette couture afin de rassembler l’énergie sexuelle et l’énergie spirituelle dans une même aiguillée. Elle demeurait là-dessus allusive à moins que, trop nouvelle, notre relation ne produisît pas encore cette compréhension à demi-mot qui fait surgir un supplément de sens de la moindre intonation. Elle s’impatientait de ta venue, mais c’était, écrivait-elle, pour combattre les fantasmes qui finissent par empoisonner la présence à l’intérieur de la mémoire. Elle avait, dans ce mouvement, explicité un projet, qui n’était qu’une proposition à laquelle tu n’étais pas obligé de souscrire. Elle désirait que tu sois celui qui accepterait un geste plus absolu que le foutre et qui scellerait votre rencontre, et tu avais acquiescé par une lettre d’engagement, qui pourrait témoigner de votre volonté commune. Elle avait eu l’initiative de l’aveu et de la franchise tout en te laissant le choix de la date. Elle avait depuis beaucoup nuancé le caractère dudit aveu si bien que le passage à l’acte s’était à son tour nuancé en impliquant tout ce que l’espèce humaine invente pour diminuer dans son comportement la part de l’espèce et métamorphoser sa condition. Elle avait, la date enfin arrêtée, envoyé le billet d’avion et préparé l’épreuve en détaillant les recommandations déjà dites. Elle y avait ajouté en dernier une sorte d’itinéraire dont les étapes avaient des noms rarement prononcés à l’avance : lèvres, langue, aisselle, nuque, ventre, seins, aine… Elle est là, maintenant, exacte au rendez-vous décrit à l’avance. Elle est à contre jour, un signe dans la lumière. Elle a des cheveux rieurs aux mèches pleines de reflets, de brillances, pleines de lèvres. Elle se jette vers toi et revoici l’étreinte, qui fut unique et qui, d’autant plus, voulait de l’avenir. Elle occupe toute la face du corps, toute la partie accueillante que les bras transforment en refuge, en cabane, en nid. Elle a son crâne sous ton menton, et sur lui, un instant, tu couches ta joue. Elle en profite pour se dégager un peu, te montrer son sourire et l’éclat de ses yeux. Elle a dû, dans le même mouvement, tendre ses lèvres, mais le penchant naturel des tiennes à la conjonction a si vite répondu à l’offrande que celle-ci en a été effacée. Elle appuie doucement l’ourlet charnu et ce contact, d’abord frémissant, est parcouru de palpitations. Elle est aussi attentive que toi dans cet échange : tu le sens à un léger raidissement du corps, qui cesse de se répandre contre toi et durcit tandis que, instinctivement, tes bras serrent plus fort. Elle passe alors la pointe de sa langue entre tes lèvres, comme on tire un trait rapide, et tu as le sentiment de courir après l’insaisissable. Elle renverse un peu la tête et t’adresse un clin de sourire ironique et tendre avant de te rendre ses lèvres, ouvertes cette fois de façon à offrir sa bouche à ta langue, puis de s’opposer aussitôt à la pénétration de celle-ci avec la sienne par un petit combat de salive qui, dirait-on, les fait jouer à la main chaude tant elles glissent l’une sur l’autre. Elle prolonge le jeu et tu tentes une pénétration par surprise en suivant la ligne des dents, puis la courbe du palais, mais elle y consent si bien par un changement de position de l’ouverture offerte qu’il te semble atteindre la gorge. Elle se dégage brusquement, te saisit aux épaules, te regarde en riant, dit : tu es là, en personne, toi, le passant ! Elle se contente de l’éclat de tes yeux, prend ta main, t’entraîne en avant : viens, j’ai tout préparé. Elle n’a pas besoin de donner davantage d’explications, toi non plus, qui as fait un si long chemin depuis le vieux continent qu’il vaut toutes les déclarations. Elle va vers sa voiture, s’étonne une seconde que tu restes devant sa portière, comprend que tu veux lui faire une politesse et s’écrie : je n’ai pas l’habitude ! Elle se jette contre toi puis, tout aussi vivement, prend place derrière le volant, s’installe, lance ses bras autour de ton cou dès que tu es assis, promène sa bouche sur ton visage, l’ouvre sur la tienne et réclame ta langue. Elle t’aspire, te veut profond, te garde à pleines lèvres, et tu as sa nuque dans ta main que tu pinces doucement. Elle s’empare pareillement de la tienne et te garde plaqué, bouche à bouche, tendue par l’inconfort de sa position. Elle a tué le temps mais le voilà qui renaît tout à coup, et elle entre dans son rôle de femme au volant, et elle dit : je vais t’amener chez nous, j’espère que tu aimeras mon choix. Elle met le contact, démarre abruptement, fait crier les roues : n’aies pas peur, je n’ai jamais eu d’accident ! Elle conduit avec des sautes de vitesse qui correspondent aux positions de son visage, selon qu’il fait face à la route ou cherche à rencontrer le tien. Elle a une jupe courte, qui découvre ses cuisses à la peau ombrée par des bas noirs très fins. Elle parle de l’attente, du paysage, de ses méditations matinales qui sont une prière à l’amour. Elle a pris ta main gauche dans sa main droite et, de temps en temps, elle la presse comme pour te donner à sentir une ponctuation physique. Elle parle vite. Elle mêle au souvenir du jardin perdu, celui du hasard et de la rencontre, le rappel des activités quotidiennes, des obligations, des études de l’enfant,mais, ajoute-t-elle, le jardin est devenu l’arrière-pays de tout ce qui m’occupe. Elle s’arrête, offre ses lèvres au milieu d’une tempête de klaxons, interroge ensuite du regard et, sans doute, estime avoir reçu une bonne réponse puisqu’elle redémarre dans un sourire. Elle conduit à présent en silence, et il apparaît bientôt que son attention a pour motif l’approche d’un carrefour, qui commande la dispersion des voitures dans les divers quartiers de la ville. Elle se lance sans hésiter, comme si c’était la seule voie possible, et tout change d’allure avec des rangées d’arbres, des pelouses, des maisons à perrons, colonnades, balcons. Elle profite du premier feu rouge pour se tourner vers toi et reprendre ta main qu’elle pose sur sa cuisse quand, à cause de la manœuvre, il lui faut l’abandonner. Elle a, te dis-tu, une peau silencieuse, puis tu en fais la remarque à voix haute. Elle réplique : ma peau est en sommeil depuis mille ans, sais-tu dans l’attente de qui ? Elle te regarde fixement une seconde et redevient attentive à la circulation parce que tu as sursauté en voyant surgir un cycliste. Elle sourit, son profil sourit, cependant qu’elle met quelque affectation dans l’attention donnée à la conduite, et toi, ce qu’observant, tu expédie ta conscience dans la main toujours posée sur sa cuisse où s’anime aussitôt une palpitation discrète. Elle perçoit à l’instant cette différence de qualité dans le contact qui devient si sensible que le peau contre peau grandit, devient volumineux. Elle murmure : ta main fait fleurir quelque chose dans ma cuisse, je vais m’arrêter là-bas sous les arbres. Elle manœuvre, ta main toujours présente, et gare la voiture au bord d’un petit square. Elle se projette alors , à demi tournée vers toi, arquée par cet effort qui lui fait tendre son ventre tandis qu’elle défait son bas et le roule vers le genou. Elle donne sa peau plus largement à ta main dans un soulèvement qui t’offre si entièrement cette part d’elle-même qu’elle en est symbolique d’une offrande plus totale. Elle te veut à l’entrée de son corps ou de sa vie, et pour répondre à ce geste par un geste comparable, tu crois bien faire en portant tes lèvres où était ta main et en déposant là un baiser d’hommage. Elle devine ton intention et sa nature avant tout respectueuse. Elle saisit ta nuque des deux mains, appuie très fort, bloque ta retraite et te laisse dans l’alternative de prolonger la pression des lèvres ou de promener le baiser. Elle insiste dans la pression et tu glisses vers le genou puis remontes, tenté un peu d’aller vers le sexe et n’osant pas à la pensée des recommandations. Elle abrège ce débat en te prenant soudain aux cheveux et, soulevant ton visage vers le sien, elle sépare tes lèvres d’un coup de langue et pose dessus une bouche active, qui tourne, qui tâtonne, qui trouve le meilleur emboîtement et joue dès lors à caresser gencives et palais, tantôt se glissant le long des dents, tantôt parcourant la courbure, tantôt titillant sa pareille que tu maintiens rangée au calme. Elle arrête brusquement mais demeure abouchée, toute douce et sa tête pesant de tout le poids d’un abandon, qui est aussi le poids du présent. Elle annonce un peu plus tard : je vais te montrer le haut de la ville et ensuite notre chambre. Elle démarre et roule avec sa cuisse nue, qui n’est plus qu’un peu de chair découverte sans plus de rapport maintenant avec la nudité qu’au premier abord n’en a le visage. Elle conduit vite, toute retirée dans son rôle comme si ne comptait désormais que le chemin et de le suivre avec exactitude. Elle désigne parfois une enseigne, une pancarte, mais tu n’as ni le temps de lire ni de comprendre quelle allusion s’en suit peut-être, ni le désir de réclamer une explication parce que le silence est un partage palpable. Elle monte à présent une rue très pentue au sommet de laquelle s’étend une vaste esplanade barrée, au fond, par un bâtiment d’allure académique. Elle se gare, saute hors de la voiture, remonte son bas, claque la portière. Elle court vers toi la main tendue, c’est une gamine pressée d’entraîner son camarade, et quelques enjambées vous suffisent pour atteindre une balustrade devant laquelle la ville étend ses tours et ses clochers jusqu’au fleuve. Elle se presse contre toi, t’invite à la serrer fortement et, d’ailleurs, passe un bras autour de tes hanches pour accentuer le serrement. Elle dit dans un même souffle : la nuit va descendre je t’aime. Elle passe de ton flanc à ta poitrine, s’y colle et déclenche une folie des lèvres, une danse des langues. Elle veut toujours plus d’excitation, ouvrant des fonds successifs dans sa bouche et pressée contre toi au point que les vêtements ne sont plus qu’une séparation en train de fondre. Elle mène cela dans une intensité où tout commencement est oublié, toute durée aussi, mais la revoilà soudain contre ton flanc gauche et lancée dans l’énumération des noms de places, d’églises, de parcs, d’avenues, de monuments. Elle s’interrompt dans un éclat de rire : tu vois quelle guirlande j’ai mise autour de notre chambre ! Elle lève le bras dans la direction d’une coupole et tu crois qu’elle y fait rougeoyer le couchant.Elle jette ce même bras autour de ton cou, te courbe vers elle, t’embrasse à la volée, prend ta main, t’entraîne vers la voiture. Elle a bousculé le temps, brouillé les lieux, dispersé les repères et tu es essoufflé, près d’elle, dans la voiture qui démarre. Elle fait crisser les roues avec un sourire ironique ou espiègle, et tu penses que le mieux est de laisser faire puisque tu ne sais pas plus où tu te trouves qu’où tu vas. Elle pose sa main sur ta main.