
Il fronce les sourcils, il se frotte les yeux, il pense avoir mal vu et il regarde encore. L’écrivain classique, un matin, aperçoit soudain dans sa ville quelque chose dont il a déjà lu l’exacte description. Non pas une narration évoquant ce qu’il est en train de regarder à présent, mais au contraire la même chose, la réplique parfaite, sous la forme écrite, de ce que la réalité, visuelle et en relief, olfactive, sonore, lui propose maintenant. Il y a correspondance parfaite, il y a identité.
En soi ce phénomène est déjà inquiétant, mystérieux, scientifiquement inexplicable ; mais il y a davantage : quand il cherche à retrouver le précieux écrit recelant la copie conforme de cette partie du monde réel qu’il vient d’apercevoir, notre homme n’y parvient pas. C’est comme si cette trace écrite avait disparu. C’est comme si elle n’avait jamais existé. Et en effet, elle n’existe pas, elle n’a pas encore eu lieu et c’est à notre écrivain de lui donner naissance.
Le goût personnel, le hasard, la volonté contraire de la Société, le destin, entraînent notre héros dans cette aventure inconsidérée, épuisante et onéreuse, ruineuse pour sa santé et sa fortune personnelle. Il ne s’appartient plus. Il peut avoir n’importe quel âge, être de n’importe quel sexe, vivre dans n’importe quel pays, et venir de n’importe quel milieu social. Il ne sait même pas pourquoi il est là et ce qu’il va lui falloir faire. L’écrivain classique est comme une plume dans la main géante d’un autre corps dont il ignore le visage et le nom, et dont jamais il n’entendra résonner le timbre de la voix. L’écrivain classique ne sait presque rien, mais pourtant il sait tout ce qu’il a à savoir, il ne se trompe pas, il est attiré par son but comme la limaille par l’aimant, il est tracté vers lui. Il n’y a pas d’autre pourquoi. L’écrivain n’a pas à se demander pourquoi le monde est là ; il constate que le monde est là, et que lui-même, également, est là pour l’observer. Il s’en félicite.
Partout, on entend dire que les écrivains furent d’abord des amoureux de la lecture. On raconte que pour devenir un écrivain classique on va d’abord aimer les écrivains classiques, qu’on va les lire pendant toute son enfance et sa jeunesse, et que pour les imiter un jour on va écrire. C’est faux. Les choses ne se passent pas comme ça. Celui qui sait lire vraiment les écrivains classiques est lui-même un écrivain classique. Les meilleurs spécialistes des grands peintres du XIXe siècle furent les grands peintres du XXe siècle, et ainsi de suite de siècle en siècle entre les siècles. L’Art transperce la Société et créé la Civilisation d’une manière mystérieuse qui n’a rien à voir avec la compréhension directe des œuvres par les personnes qui les rencontrent. Les lecteurs, les spectateurs, les auditeurs, sont infusés sans le comprendre et parfois sans le savoir. L’échange reste caché. Seuls les grands artistes en connaissent les ressorts. Si les critiques d’Art, les professeurs d’Université, les mécènes, sont si lents et si lourds, c’est parce qu’ils parlent des œuvres à l’aide d’un support qui n’est pas l’Art ; ils essayent de faire entrer des paquebots dans des bouteilles, c’est impossible.
Les écrivains classiques voient les écrivains classiques. Quand ils vont l’expliquer, ils vont utiliser leur Art. C’est une chaîne sans fin, une ritournelle, une ribambelle, ...